Objectif Emploi: un programme aux effets mitigés

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Mario Côté, directeur du Carrefour jeunesse-emploi de Québec

Les groupes engagés dans la lutte contre la pauvreté ont protesté avec indignation lors de la présentation du programme Objectif Emploi (OE) en 2016. La crainte de voir amputer les chèques des nouveaux prestataires d’aide sociale refusant de souscrire à un « plan d’intégration en emploi » était réelle.

Un an plus tard, les avis sont partagés. Certains n’hésitent pas à dire que « ce qui s’est dit sur Objectif Emploi avant, et comment ça a atterri, c’est deux choses ».

Après un an, indique le ministère, moins de 1 % des 8795 nouveaux inscrits ont été sanctionnés.

Pour dresser un bilan de ce programme controversé, Le Devoir a contacté une quinzaine d’organismes et d’intervenants qui accompagnent des jeunes sans emploi. Aucun n’a été avisé d’une menace de sanction de la part du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MTESS) pesant sur un prestataire d’aide sociale.

C’est le cas de Marie-Noëlle Perron, intervenante à la Maison Tangente, une auberge du coeur dans Hochelaga-Maisonneuve, qui a suivi une quarantaine de jeunes au bureau d’aide sociale. À ses yeux, Objectif Emploi n’a tout simplement « rien changé ».

Pas de pénalités, mais pas non plus de bienfaits particuliers. « C’est comme avant, le même flou concernant les CLE [centres locaux d’emploi]. Il faut souvent rappeler l’agent plusieurs fois pour avoir des infos sur le dossier, les jeunes ne sont pas informés du processus », déplore-t-elle.

165$
Les participants au programme ont reçu jusqu’à ce montant de plus par mois, à la condition de rencontrer leur agent toutes les deux semaines.

Objectif Emploi visait à éviter que les nouveaux inscrits à l’aide sociale y restent pour toujours, en élaborant avec un agent d’aide à l’emploi d’un CLE un « plan d’intégration en emploi personnalisé » visant à « retrouver une autonomie financière ». Trois choix s’offrent aux nouveaux prestataires : la recherche active d’emploi, le développement de leurs compétences ou encore le développement de leurs habiletés sociales.

Après avoir suivi une dizaine de jeunes inscrits — malgré eux — à ce nouveau programme, Marc-André Tremblay, intervenant de l’organisme SQUAT–Basse-Ville à Québec, se dit, lui, plutôt ravi de son expérience. Il n’a que de bons mots pour les deux agents d’OE à qui il a eu affaire. « Ce sont des gens habitués de dealer avec des personnes en difficulté, en errance ou en recherche identitaire, toxico, santé mentale… » Le programme « contribue à les garder en action », répond-il.

Le plan élaboré par le participant peut viser un retour à l’école, un projet d’insertion en emploi ou, par exemple, une aide psychosociale. Les participants ont reçu jusqu’à 165 $ de plus par mois, à la condition de rencontrer leur agent toutes les deux semaines.

L’idée n’est pas nouvelle. Depuis les années 1980, le gouvernement a testé maintes formules pour limiter le nombre d’assistés sociaux. Or, le taux d’assistance sociale n’a jamais été aussi bas qu’aujourd’hui.

 

 

Des jeunes au lourd passif

Les jeunes qui fréquentent SQUAT viennent souvent de sortir des centres jeunesse parce qu’ils ont atteint la majorité. Ils traînent un lourd passif, affichent une confiance en eux quasi nulle et ne sont pas prêts à intégrer le marché du travail, explique M. Tremblay. Parmi ceux suivis au sein d’OE, aucun ne travaille. « Mais j’ai des retours à l’école, des jeunes en transition, des projets au Carrefour jeunesse-emploi », fait-il remarquer.

Le réseau des carrefours jeunesse-emploi (CJE) propose différents projets comme Graff’Cité, où les jeunes nettoient les graffitis sur les propriétés aux quatre coins de la ville. « Ils sortent d’ici avec une attestation », explique le directeur du CJE de Québec, Mario Côté.

Lors du lancement d’Objectif Emploi, les CJE ont reçu des subventions du gouvernement pour accompagner les jeunes participants. Le CJE de Québec n’en a reçu que quelques-uns, explique Mario Côté. « Tout ce qui s’est dit sur Objectif Emploi avant, et comment ça a atterri, c’est deux choses », souligne-t-il.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Marc-André Tremblay, intervenant à l’organisme SQUAT–Basse-Ville à Québec

La principale différence, selon lui, c’est que les jeunes qui s’inscrivent sur l’aide sociale doivent maintenant cogner à la porte de son organisme dès le départ. « Objectif Emploi, ce n’est pas un remède, c’est un outil parmi d’autres », poursuit-il.

Le programme permet-il à plus de jeunes de regagner le marché du travail ? Chose certaine, ils sont plus nombreux à travailler, même s’il est difficile d’en déterminer la cause. OE ou la pénurie de main-d’oeuvre ? « Le téléphone n’a pas arrêté de sonner ces derniers mois. Les employeurs m’appelaient pour me dire de leur envoyer des jeunes », mentionne Mario Côté.

Or, tout n’est pas si simple. Les jeunes peuvent se faire embaucher en claquant des doigts. Mais les garder en emploi, c’est une autre paire de manches, soutient-il.

Selon Marc-André Tremblay, la rareté de la main-d’oeuvre a pu être profitable, même pour des jeunes affrontant des défis particuliers. Il évoque le cas d’une jeune fille aux prises avec un trouble déficitaire de l’attention, embauchée dans un dépanneur.

« Avant, cette jeune-là n’aurait pas gardé son emploi, mais là elle l’a gardé. Le proprio accepte qu’elle fasse plus d’erreurs. Il passe plus de temps avec elle pour lui apprendre. Je ne sais pas si c’est comme ça partout, mais… Probablement que la jeune a démontré assez de qualités aussi pour que le proprio ait eu envie de donner le temps », conclut-il.

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