Le Québec peut-il aimer mieux ses enfants?

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant

François Legault a rallié jeudi l’ensemble des élus derrière une révision complète et non partisane des services à l’enfance moins de 48 heures après la mort tragique d’une fillette à Granby. Il a fait ainsi passer les contradictions du ministre Lionel Carmant au second plan.

« Est-ce que c’est une commission comme on a fait Mourir dans la dignité, les soins de fin de vie ? a-t-il demandé lors de la période des questions. Peut-être. Il faut, à ce moment-ci, ne rien exclure. Il faut soulever toutes les pierres et puis en arriver aussi à des solutions concrètes. On doit ça à nos enfants. »

Le premier ministre a appelé à la tenue d’une grande réflexion qui couvrirait non seulement la Direction de la protection de la jeunesse, mais aussi la loi qui l’encadre, le rôle des tribunaux, des services sociaux et la coordination des intervenants avec le milieu scolaire. Sa proposition lui a valu une ovation spontanée de l’ensemble des députés.

« Est-ce qu’on ne pourrait pas faire une commission qui s’appellerait Grandir dans la dignité ? » a suggéré la députée libérale Hélène David en Chambre. « Parce que, oui, nos jeunes méritent tous et toutes de grandir dans la dignité. »

Le premier ministre s’est par la suite adressé aux gens qui ont côtoyé l’enfant maltraitée. « Moi aussi, je veux offrir mes condoléances, on ne sait pas trop à qui là, mais aux personnes qui aimaient la petite fille, aux personnes qui ont essayé d’aider la petite fille », a-t-il déclaré.

L’histoire de cette fillette, qui rappelle celle d’Aurore « l’enfant martyre », a ébranlé tout le Québec mardi. Sa situation était bien connue de la protection de la jeunesse, des milieux policier, scolaire, de la santé, et des organismes de soutien. Un tribunal a tout de même jugé il y a un an que la « solution la moins dommageable » pour elle était de rester avec son père et sa belle-mère, qui aujourd’hui font face à des accusations pour l’avoir maltraitée.

Un peu plus tôt en mêlée de presse, M. Legault n’avait pas caché son dégoût pour les adultes qui avaient la garde de l’enfant. « Comme tous les Québécois, je suis en beau maudit de ce qui est arrivé et d’avoir les détails de ce qui est arrivé à la pauvre petite fille », a-t-il dit.

Comme tous les Québécois, je suis en beau maudit de ce qui est arrivé et d’avoir les détails de ce qui est arrivé à la pauvre petite fille

« Ça prend vraiment des monstres pour avoir fait ça et c’est troublant aussi, puis révoltant de savoir qu’il y avait des personnes qui savaient, entre autres, la DPJ », a-t-il poursuivi alors que le travail d’investigation ne fait que commencer.

 
 

La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a ordonné la tenue d’une enquête publique du coroner — « pour être 100 % transparent », a signalé François Legault. La vice-première ministre l’a annoncée sans tarder jeudi matin lors d’un point de presse commun avec le ministre délégué à la Santé et des Services sociaux, Lionel Carmant.

Cette nouvelle enquête, dont on pourra entendre les témoignages, servira à relever les failles du système qui ont mené à la mort de l’enfant. Elle s’ajoutera aux trois enquêtes déjà en cours — policière, interne et celle de la Commission des droits de la personne et de la protection de la jeunesse —, mais ne pourra débuter avant la fin des procédures judiciaires. Celles-ci pourraient être longues.

Cette nouvelle enquête aurait pu se dérouler en parallèle, a reconnu la coroner en chef, Me Pascale Descary. « La loi le prévoit, par contre ce n’est pas ce que je privilégie parce qu’il faudrait s’abstenir de divulguer tout élément factuel, ou autre, qui est relié au procès criminel ou aux accusations », a-t-elle expliqué en entrevue avec Le Devoir.

« Ça limiterait et ça bâillonnerait énormément le coroner qui présiderait cette enquête-là, les témoins aussi ou il y aurait des ordonnances de non-publication, a-t-elle ajouté. Bref, ça compliquerait de beaucoup la chose, et je crois que ça ferait en sorte que l’exercice serait superficiel alors que c’est tellement important comme situation. Je pense que ça mérite une analyse approfondie et une enquête approfondie. »

Cafouillage

Le sort du directeur de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) de l’Estrie, Alain Trudel, a fait l’objet de quelques contradictions de la part du ministre Carmant. Celui-ci avait de la difficulté à préciser, en point de presse, la séquence des événements qui ont mené à la mise à l’écart du gestionnaire.

Le ministre a d’abord affirmé que M. Trudel avait été relevé de ses fonctions, ensuite qu’il avait démissionné. « Nous lui avons demandé de se retirer et il a acquiescé ce matin », s’est-il par la suite rétracté, pressé de questions par les journalistes, avant d’affirmer à nouveau que le directeur général avait été suspendu, puis qu’il avait démissionné. « Il est suspendu pour la durée de l’enquête », a corrigé son attachée de presse. Elle a clarifié qu’Alain Trudel avait demandé à être relevé de ses fonctions à peu près au même moment où le ministre a demandé sa suspension pour la durée de l’enquête.

En début d’après-midi, M. Carmant a publié un communiqué pour lever l’ambiguïté. Il a écrit avoir accepté la demande de retrait de M. Trudel qui préférait « ne pas interférer dans le déroulement de l’enquête interne en cours ». La veille, le ministre avait indiqué ne pas avoir parlé de vive voix au directeur général sur la tragédie, ce qui avait donné l’impression qu’il était dépassé par les événements.

Le député de Québec solidaire Sol Zanetti s’est gardé de critiquer la performance du ministre, soulignant plutôt sa sincérité et le fait qu’il prenne la situation au sérieux. La co-porte-parole du parti, Manon Massé, qui était à ses côtés, a lancé une mise en garde sur la chasse au bouc émissaire. « Il faut faire attention dans cette réaction de pointer seulement des individus, c’est le système qui ne va pas bien, a-t-elle rappelé en faisant référence au retrait du directeur de la DPJ en Estrie. Vous savez, quand vous avez à gérer une grosse bébelle comme la DPJ, dans laquelle les conditions de vos travailleurs, travailleuses sont précaires, quelle est votre marge de manœuvre ? Je ne le sais pas. Je pense qu’il n’y en a pas. »

Une motion des solidaires pour exiger que les ressources nécessaires soient données à la protection de l’enfance a été adoptée à l’unanimité et a été suivie d’une minute de silence. Le ministre Legault avait indiqué plus tôt qu’il n’hésiterait pas à mettre les sommes nécessaires si le problème émanait d’un budget insuffisant.