L’innovation et les municipalités

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
Le Mérite Ovation municipale de l’UMQ souligne et expose des «solutions originales».
Photo: UMQ Le Mérite Ovation municipale de l’UMQ souligne et expose des «solutions originales».

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Qu’elle soit technologique ou humaine, l’innovation n’est pas l’apanage des entreprises privées, croit l’Union des municipalités du Québec (UMQ). Si aucun marché ne sanctionne l’innovation, celle issue du domaine municipal doit d’abord tenir compte des externalités négatives par la responsabilité fiduciaire des villes envers les citoyens, bien au-delà de sa profitabilité.

Dernier ordre gouvernemental, plus sur la ligne de front, le municipal n’a eu d’autre choix que d’avancer des processus innovants au sein de son administration. Ces mécanismes demeurent toutefois bien souvent dans l’ombre, selon Richard G. Shearmur, professeur et directeur de l’École d’aménagement urbain de l’Université McGill, et Gérard Beaudet, professeur titulaire à la Faculté de l’aménagement et à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal.

« Depuis le XIXe siècle, les villes ont continuellement dû faire preuve d’innovation afin de répondre rapidement aux besoins citoyens », fait valoir Gérard Beaudet. Entre l’électrification, la gestion des eaux usées, la mobilité ou les changements climatiques, « les enjeux sont globaux », dit-il.

Entre l’homme et la technologie

La Ville de Trois-Rivières propose depuis 2014 le Système informatisé de répartition de véhicules de transport de neige (SIRV) fonctionnant en temps réel : l’improductivité est minimisée, les camions de transport ne manquent plus et les files d’attente sont largement diminuées. Le SIRV a démontré une amélioration du rendement des opérations de 14,72 % grâce à une économie estimée de quelque 53 000 $ par année, en plus d’une diminution des émissions de gaz à effet de serre de 18,8 %, soit 16,23 tonnes de CO2 par année.

Québec lançait en 2015 l’application Copilote, qui permet la recherche et le paiement de stationnement à distance. Alors que la vaste majorité des services de paiement mobile du stationnement disponibles en Amérique du Nord est conçue et exploitée par des fournisseurs privés, la Ville, elle, possède sa propre plateforme de données ouvertes, lui attribuant la maîtrise complète de son évolution.

Pointe-Claire a créé en 1984 le programme d’aide au 3e âge : des services gratuits à domicile d’entretien ménager et extérieur par des étudiants. L’offre s’est élargie avec les années. Plus de 18 programmes, événements et services sont aujourd’hui à la disposition des 3259 bénéficiaires.

Ces projets se sont tous trois retrouvés finalistes du Mérite Ovation municipal en 2014 pour Trois-Rivières, et 2016 pour Québec et Pointe-Claire. Ils sont pour Richard G.Shearmur et Gérard Beaudet, desexemples probants de l’innovation municipale intégrés au sein même de l’administration. « Les villes travaillent beaucoup avec des consultants externes, ce qui peut être contre-productif. Elles se privent de développer une expertise interne », relève Richard G. Shearmur.

« L’innovation encourage l’innovation »

Le Mérite Ovation municipale de l’UMQ souligne et expose ces « solutions originales » articulées par les municipalités, arrondissements, MRC et organismes municipaux à but non lucratif du Québec. Une fois ces projets rendus publics, croient les chercheurs, il y a une émulation vers d’autres villes. Inutile d’élaborer des solutions totalement inédites, donc. « Il y a un grand partage du savoir-faire en lien avec l’innovation municipale », précise Richard G. Shearmur.

Cette année, 20 propositions ont été retenues parmi les finalistes des différentes catégories, selon quatre critères d’évaluation : le caractère innovateur dans sa démarche et ses résultats ; le potentiel de transfert ou d’adaptabilité ; les retombées dans le milieu ; et le niveau d’optimisation et de mobilisation des ressources. Chacun des projets sera évalué par un jury indépendant à nouveau présidé par Guy LeBlanc, notaire et ancien maire de Trois-Rivières.

Quelque 840 projets, plus d’une centaine primés : en 15 ans d’« ovation », les villes ont intégré une meilleure définition de l’innovation : les soumissions sont plus pointues, et les projets plus structurants. « L’innovation encourage l’innovation », souligne le professeur Shearmur. Ce qu’il reste à accomplir, selon lui, c’est une prise de conscience à l’extérieur du monde municipal.

« Le regard porté vers les municipalités par les citoyens et les autres ordres gouvernementaux dans une certaine mesure est sclérosé », laisse tomber Richard G. Shearmur. On croit, à tort, qu’elles sont coincées dans des processus fossilisés, parce qu’elles ont relativement peu de moyens par rapport aux autres gouvernements et parce que la mise en place de l’innovation n’est pas aussi rapide que dans les PME.

Mais l’innovation ne se mesure et ne se définit pas de la même manière à l’Hôtel de Ville que dans les entreprises privées, rappelle Gérard Beaudet, le bien public s’opposant au profit. « L’innovation privée cible un marché dans le but de faire de l’argent, le devoir citoyen n’étant pas sa première responsabilité », ajoute Richard G. Shearmur. L’introduction de nouveaux procédés par les municipalités doit régler un problème à un coût raisonnable, qui affectera inévitablement l’ensemble des personnes. Les villes sont ainsi contraintes à user de prudence. Il estime néanmoins que l’implantation plus lente de l’innovation permet d’éviter les erreurs majeures.

Un livre sur l’innovation municipale

Gérard Beaudet et Richard G. Shearmur cosignent unouvrage sur l’innovation municipale au Québec, dans la foulée des 15 ans du Mérite Ovation municipale. Il sera lancé le 9 mai prochain à l’occasion des assises 2019 de l’UMQ et du Pavillon de l’innovation municipale québécoise dans la capitale nationale.