La mort tragique d’une fillette de Granby secoue tout le Québec

Plusieurs personnes ont tenu à rendre hommage à la fillette en déposant des peluches devant sa résidence.
Photo: Janick Marois La Voix de l'Est Plusieurs personnes ont tenu à rendre hommage à la fillette en déposant des peluches devant sa résidence.

Même si la fillette de sept ans décédée mardi à Granby était bien connue de la protection de la jeunesse, mais aussi des milieux policier, scolaire, de la santé, et des organismes de soutien, un tribunal a quand même jugé, en mai 2018, que la « solution la moins dommageable » pour elle était de rester avec son père et sa belle-mère, qui viennent d’être accusés de l’avoir maltraitée.

Après un signalement en début de semaine, la fillette a été découverte dans un état très critique par la police et transportée rapidement à l’hôpital. Elle aurait été séquestrée et ligotée dans son domicile, où elle vivait avec son petit frère, son père et sa belle-mère. Le couple a été arrêté et accusé mardi de séquestration, et un deuxième chef de voies de fait graves a été déposé contre la belle-mère. Ces accusations pourraient toutefois changer en raison de la mort de l’enfant depuis. L’homme de 30 ans et la femme de 35 ans seront d’ailleurs de retour au palais de justice de Granby jeudi. L’identité des accusés et de la jeune victime est protégée par un interdit de publication.

La fillette a en effet succombé à ses blessures et est décédée mardi, a confirmé le ministre délégué à la Santé, Lionel Carmant, lors d’une conférence de presse mercredi. Il a précisé que l’enfant était connue de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) de l’Estrie depuis « le plus jeune âge » et que le dernier signalement à son sujet datait d’il y a quelques jours.

J’ai tenté de sonner l’alarme auprès de la Sûreté du Québec, qui m’a répondu que c’était déjà un dossier connu des services de la protection de la jeunesse. J’ai tenté plusieurs démarches pour sortir la jeune fille de son milieu familial, mais sans succès.

Son école avait également constaté son absence ces derniers temps et avait fait part, dans le passé, « des comportements problématiques » de l’enfant : opposition aux demandes des adultes, déformation de la vérité ou encore refus de s’alimenter.

Il y a pratiquement un an jour pour jour, sa pédiatre avait quant à elle signalé à la DPJ son inquiétude sur l’état « de détresse psychologique sévère » de la fillette, qui compromettait sa scolarisation et son développement global. Son père avait lui-même reconnu avoir besoin d’aide, se disant « parfois dépassé et à bout de moyens » et avouant même « avoir réalisé des interventions déraisonnables », peut-on lire dans des documents de cour, dont Le Devoir a obtenu copie.

Il faut dire qu’elle grandissait dans un environnement difficile, où s’enchaînaient les disputes conjugales. Seulement en 2017, la police serait intervenue à au moins trois reprises au domicile de la jeune fille. « J’ai tenté de sonner l’alarme auprès de la Sûreté du Québec, qui m’a répondu que c’était déjà un dossier connu des services de la protection de la jeunesse. J’ai tenté plusieurs démarches pour sortir la jeune fille de son milieu familial, mais sans succès », raconte le coeur gros Karine Darcy, directrice de l’organisme Aide, conseils et assistance aux familles québécoises. Cette dernière avait été approchée par la grand-mère paternelle de la fillette, qui cherchait de l’aide et voulait obtenir sa garde.

Court passé « tumultueux »

Décrite comme une enfant « au court passé tumultueux et instable » dans des documents judiciaires, la victime grandissait depuis sa venue au monde dans ce qui a toutes les allures d’un climat toxique. Ses grands-parents paternels, sa mère et son père — séparés peu avant la naissance de son petit frère — se sont déchiré sa garde pendant des années.

Jusqu’à ses trois ans et demi, la fillette a été confiée à ses grands-parents paternels, ses parents étant jugés inaptes à s’occuper d’elle. Sa mère biologique souffrait notamment de sérieux problèmes de santé mentale. L’enfant a finalement été prise en charge par son père et sa nouvelle conjointe sur la décision du Tribunal. Une situation qui a toutefois provoqué de fortes tensions au sein de la famille.

En mai 2018, un juge de la Chambre de la jeunesse statuait notamment sur la garde de la fillette, dont le décès a secoué tout le Québec. Reconnaissant que « le père et sa conjointe ont besoin d’être outillés adéquatement pour intervenir auprès [de la fillette] », il a jugé que de la « maintenir dans ce milieu » était « la solution la moins dommageable pour la petite », peut-on lire dans le jugement. La DPJ avait recommandé que la garde soit confiée au père.

La belle-mère ne pouvait cependant pas se retrouver seule avec les deux enfants. En septembre 2017, elle avait déjà été accusée de voies de fait sur la fillette, qui avait fait les frais d’une dispute conjugale. Les deux adultes étaient alors intoxiqués par l’alcool. « C’est [la fillette] qui a appelé les policiers au dépanneur avec son papa et son [petit frère]. » La belle-mère a finalement plaidé coupable en juillet 2018.

Dans sa dernière année de vie, l’enfant de 7 ans s’était refermée sur elle-même, selon les intervenants et adultes qui gravitaient autour d’elle. « Sa condition est en chute libre. Même la médication n’a aucun effet sur ses comportements », note le juge de la Chambre de la jeunesse.

Enquêtes en cours

« Outré » par toute cette histoire, le ministre Lionel Carmant a annoncé mercredi après-midi la tenue de trois enquêtes différentes pour mieux comprendre la fin « tragique » de l’enfant. En plus de l’enquête criminelle menée présentement par la police, M. Carmant a demandé à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse d’enquêter sur ce cas, ainsi qu’une analyse des interventions du CIUSSS de l’Estrie, de qui relève la DPJ.

« Les résultats auxquels on fait face, clairement, montrent qu’il y a eu des problèmes dans la gestion du dossier », a-t-il déclaré. Plus tôt ce matin, il avait déjà parlé de failles dans le système, en évoquant le fait que les listes d’attente pour les services de la DPJ sont longues en Estrie. Plus de 400 dossiers sont actuellement en attente dans cette région. « Je ne comprends pas comment un enfant qui a été retiré de l’école et dont les grands-parents ont tenté de signaler la situation n’a pas été pris en charge par le réseau », a poursuivi M. Carmant.

Ne pouvant s’étendre sur le sujet, devant respecter la confidentialité du dossier qui fait l’objet d’une enquête, le directeur de la DPJ de l’Estrie a défendu les intervenants sociaux de son secteur lors d’une conférence de presse. « L’ensemble de nos intervenants a la mission des enfants tatouée sur le coeur », a souligné Alain Trudel. Et bien qu’il comprenne la colère que peuvent ressentir certains — se disant lui-même « ébranlé » —, il a appelé les citoyens à ne pas sauter aux conclusions trop rapidement, en faisant des liens hasardeux entre le drame et la longue liste d’attente pour le traitement des signalements. « 400 dossiers, c’est toujours trop élevé, c’est énorme. La moyenne devrait être de 40 à 50 dossiers [en attente]. Mais c’est le cas partout au Québec en ce moment », a-t-il conclu.

Avec Mylène Crête

22 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 mai 2019 05 h 59

    Bref !

    « L’ensemble de nos intervenants a la mission des enfants tatouée sur le coeur » (Alain Trudel, Directeur, DPJ Estrie)

    Possible, mais pas le Système qui, gérant le monde de la DPJ et limitant les activités de l’intervention, accorde peu d’importance aux signalements, notamment ceux provenant d’organisme d’aide ou d’entraide communautaire !

    De ce possible, une Enquête sur « tout » ce Système demeure la bienvenue !

    Bref ! - 2 mai 2019 -

  • Lorraine Trottier - Inscrite 2 mai 2019 06 h 39

    Fillette martyrisée par sa belle-mère et inaction du père

    Il est tout à fait inconcevable que le système ait laissé mourir cette enfant de façon atroce. L'école, la DPJ, les policiers...peut-on comprendre qu’aucune personne parmi toutes ces personnes interpellées n'a eu la détermination nécessaire pour sauver cette fillette? Les faits étaient pourtant plus que visibles. J'ai honte de certains humains...Il est plus qu'urgent que le gouvernement secoue ces intervenants afin qu'ils prennent leur responsabilité et agissent selon la logique Plutôt que selon les règles des pousseurs de crayons. Les gens qui ont du cœur sont révoltés et resteront aux aguets des suites de cette tragédie. Ces chers enfants n'ont pas demandé à être là, si les parents sont inaptes à s'en occuper, au moins, que les instituions en place leur viennent en AIDE.

  • Pierre Labelle - Abonné 2 mai 2019 07 h 00

    Révoltant.

    C'est le seul mot qui me vient à l'esprit, qu'en 2019 notre système de protection pour nos enfants soit aussi scléroser, aussi déficient, cela me dépasse complètement et me révolte. Ayant moi-même passé 11 années de ma jeunesse en orphelinat, je connais assez bien la DPJ et son ancêtre dont je ne me souviens plus l'acronyme. Ici je parle des années 50 et début des années 60, alors je me dois de constater que plus ça change, plus c'est pareil. Triste constat. Mes plus sincères condoléances accompagnent les grands parents de cette petite fille, ainsi que tous les autres proches qui méritent une telle sympathie.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 mai 2019 11 h 48

      « je connais assez bien la DPJ et son ancêtre dont je ne me souviens plus l'acronyme » (Pierre Labelle)

      Dans les années ’50-’60, on parlait de services de Protection à l’Enfance, et la DPJ a été crée à la suite du Rapport Batshaw sur les réseaux liés à la protection et de l’enfance et de la jeunesse placées en centres d’accueil, et dont une loi sur la DPJ a été produite sous l’autorité de la 31ème législature, Gouvernance de René Lévesque !

      Depuis sa création, et depuis la récente motion sur la protection de la jeunesse, une motion adoptée par l’ANQ ce matin, on-dirait que Québec, fou de ses enfants ?!?, est devant ou derrière toute une boîte de Pandore, une de ces boîtes comme difficiles à ouvrir et, surtout, à traiter de …

      … vérité ! - 2 mai 2019 -

  • Robert Taillon - Abonné 2 mai 2019 07 h 26

    Dits ``Responsables`` à blâmer

    Il me semble extrêmement probant qu'il y a matière à blâmer quantité de responsables qui ont omis de réagir aux conditions de la fillettes tenant compte de l'état de l'enfant et des tentatives de la mère et des grands parents de la soustraire de la garde de son père et de sa belle mère.
    Serait ce la pointe de l'iceberg? Y aurait-il d'autres enfants vivant de telles situations ? Vu l'état des faits et le nombre de signalements mentionnés aux informations je crains que l'inaction et le laxisme des gouvernements; ces mesures n'amenant pas d'argent aux caisses électorales, plusieurs enfants sont fort probablement en sérieux danger.

  • Gilles Tremblay - Inscrit 2 mai 2019 07 h 43

    DPJ: dépotoir pour jeunesse

    La DPJ : mort de rire. Une bande d’incompétents qui passe leur temps à pratiquer l’aveuglement volontaire et à remettre aux calendes grecques les gestes qui auraient sauvé l’existence et la vie des enfants qu’ils sont censés protéger. Il est temps qu’une revision sur les compétences de ces employés leur soit imposée de gré ou de force.