Évacuer sa maison, et ses émotions

Une résidente de Sainte-Marthe-sur-le-Lac regarde la rue qu’elle habite envahie par l’eau.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Une résidente de Sainte-Marthe-sur-le-Lac regarde la rue qu’elle habite envahie par l’eau.

La dimension psychologique des inondations fait partie des enjeux associés aux impacts de la crue printanière 2019. Plusieurs sinistrés se trouvent à revivre des moments de grande vulnérabilité. Certains achevaient à peine de restaurer leurs maisons, endommagées par les inondations du printemps 2017. D’autres se retrouvent pratiquement seuls, face à la décision déchirante de quitter leur domicile pour le retrouver plus tard dans un état dévasté. La menace de pillage, que met en évidence la présence des patrouilles de la Sûreté du Québec (SQ) autour des zones sinistrées, procure aussi son lot de stress. « Nous patrouillons [dans] les secteurs inondés pour décourager le vol dans les maisons et rassurer les citoyens qui doivent quitter leur résidence », a indiqué la semaine dernière le lieutenant Hugo Fournier, porte-parole de la SQ.

Du côté du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) des Laurentides (qui dessert, entre autres, les municipalités de Lachute, Saint-André-d’Argenteuil, Sainte-Marthe-sur-le-Lac et Grenville), on applique à la lettre le plan national de sécurité. « À l’heure actuelle, nous avons 22 intervenants psychosociaux sur le terrain. On essaie de voir le plus de gens possible, on s’assure qu’ils bénéficient d’un support nécessaire en les référant à des ressources appropriées. Les personnes plus vulnérables auront droit à un suivi à plus long terme. Pour certains, les inondations sont un vrai traumatisme », explique Thaïs Dubé, porte-parole du CISSS.

La chose la moins aidante, dans le contexte actuel, est de dire aux personnes sinistrées que ça va bien aller, que c’est juste du matériel, qu’au moins ils n’ont pas le cancer…

 

Si, jusqu’à maintenant, le CISSS n’a pas eu à déployer les médecins et les infirmières de ses services paramédicaux, ces spécialistes sont préparés à intervenir, au besoin. De plus, les équipes de soutien à domicile assurent un suivi au quotidien serré. « Ils appellent plus fréquemment les personnes, s’assurent qu’elles vont bien sur le plan psychologique et physique. Si nécessaire, nous pouvons les aider à se reloger. Jusqu’à maintenant, huit personnes en hébergement privé à Sainte-Marthe ont été relogées à d’autres endroits. »

La charge émotive des inondations

Durant les derniers jours, les initiatives pour porter secours aux sinistrés se sont manifestées par l’entremise de dons en argent, d’actions bénévoles, de gestes amicaux et autres preuves de solidarité en ces temps de crise.

Les élèves de l’école primaire de Saint-André-d’Argenteuil ont été gagnés par l’inquiétude lorsque l’armée a été déployée dans cette localité fortement touchée par les inondations. Afin de rassurer les jeunes, le maire, Marc-Olivier Labelle, a visité l’école pour expliquer ce qui se passait, répondre aux questions des enfants et solliciter leur participation. « Les jeunes ont été mis à contribution pour faire des sacs de sable. Certains s’inquiétaient à propos de l’eau qui allait atteindre la cour d’école, les plus grands se souciant de l’aire de jeux des petits », explique Marc-Olivier Labelle.

« J’éprouve une grande compassion pour ces gens qui vivent une situation très intense », dit Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, qui insiste sur la nécessité de ne pas minimiser le stress vécu par les personnes sinistrées, qui, dit-elle, traversent l’un des événements les plus stressants dans la vie d’un être humain. « Un déménagement représente l’un des plus gros stress, dans la vie d’une personne. Ces gens sont quant à eux obligés de partir. Il ne faut absolument pas minimiser ce qu’ils vivent », affirme la présidente de l’ordre.

« La chose la moins aidante, dans le contexte actuel, est de dire aux personnes sinistrées que ça va bien aller, que c’est juste du matériel, qu’au moins ils n’ont pas le cancer… Ce n’est pas le temps d’être directif et de dire aux gens comment penser, se comporter ou quoi ressentir. Par contre, il faut leur demander comment on peut les aider, les inciter à ne pas s’isoler, s’assurer qu’ils conservent une bonne hygiène de vie, les inviter à prendre un bon souper ou leur offrir un lit où dormir. La charge émotive liée à une émotion subite et stressante peut mettre en échec la capacité de prendre des décisions rationnelles et de prendre un recul, et ce, même pour les personnes les plus rationnelles. Une maison, ça représente une sécurité psychologique, physique, financière. Comme société, il faut absolument prévoir un soutien financier et psychologique pour ces gens, qui auront assurément besoin d’une période d’ajustement », estime Christine Grou.

Un des volets de l’intervention en santé publique, ajoute Thaïs Dubé, consistera aussi à encadrer la réintégration des sinistrés. « Nous devrons nous assurer de la salubrité des lieux et appliquer des mesures pour éviter les intoxications (notamment au monoxyde de carbone) et voir à ce que les gens ne consomment pas des aliments périmés. De plus, nous comptons présentement sur la présence d’un médecin à Sainte-Marthe, qui évalue les risques de consommation d’hydrocarbures et coordonne les avis d’ébullition. »