Le Québec devant l’inconnu

Inondations à Saint-André-d'Argenteuil, le vendredi 26 avril 2019.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Inondations à Saint-André-d'Argenteuil, le vendredi 26 avril 2019.

C’est tout le Québec qui retenait son souffle vendredi, à la veille d’une fin de semaine qui s’annonce critique. « Nous entrons dans une dimension inconnue », a illustré le directeur du service incendie à Rigaud. Et le constat résume ce que plusieurs régions ressentent face à des inondations d’une ampleur inédite.

La journée très pluvieuse de vendredi a ainsi vu plusieurs seuils critiques atteints. À Montréal, la mairesse Plante a décrété l’état d’urgence pour mieux anticiper la crue. Cette décision permettra au directeur du Service de sécurité incendie de Montréal d’engager des dépenses, de réquisitionner des terrains pour y installer des équipements ou d’ordonner des évacuations.

Photo: Catherine Legault Le Devoir «Nous entrons dans une dimension inconnue», a illustré le directeur du service incendie à Rigaud.

C’est d’ailleurs ce que la Ville de Rigaud a dû faire en milieu de journée. Selon Daniel Boyer, « on est à écrire le livre de référence des prochaines crues. On a atteint un niveau qu’on n’a jamais eu. Comme on n’est pas capables d’anticiper les conséquences, on ne peut plus garantir la sécurité de nos citoyens. Alors, on ordonne l’évacuation [des secteurs inondés et inondables], on ne demande plus. » La Ville calcule que 230 adresses encore habitées sont visées.

L’ordre d’évacuation laisse quand même le choix aux sinistrés. « On ne fera aucune évacuation de force », a précisé M. Boyer en disant vouloir éviter « le jeu de chat et de souris » qui a eu lieu en 2017. Mais ceux qui resteront le feront à leurs risques et périls : les autorités n’ont plus la responsabilité de porter secours aux sinistrés en cas de problème.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Frank devant son chalet à Rigaud, qu'il ne souhaite pas quitter.

Résister

Frank, propriétaire d’un chalet encerclé d’eau situé au bas de la rue Josée, fait partie des irréductibles qui veulent pouvoir continuer de surveiller la progression des eaux. « Si je peux rester, je reste », disait-il au Devoir, de l’eau jusqu’aux hanches en plein milieu de la rue qui passe devant sa résidence. Une eau froide qui fait flotter de gros rondins de bois autrement destinés au chauffage. Entre deux pommes pourries qui dérivent, le regard s’arrête sur un bouquin qui surnage : le titre (Wild [sauvage]) et le sujet (une aventure épique dans la nature) paraissent un juste reflet de la situation.

« Je veux rester près de mes pompes, explique Frank. En 2017, on m’a forcé à partir, on a coupé le courant, les pompes ont arrêté et c’est là que les dégâts ont commencé. Personne ne me fera partir. » Le ton est calme, mais déterminé.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Chalet de Frank

Son voisin d’en face, Stéphane, a pour sa part décidé de plier bagage. « Je pars. Je suis épuisé. Ça fait une semaine que je veille, mais là, il reste un pouce de jeu avant que l’eau touche l’entrée électrique. C’est trop dangereux. En plus, avec le vent, il y a des vagues qui frappent la maison. T’es dans la cuisine, tu regardes ça et ça te prend des Gravol. »

Photo: Catherine Legault Le Devoir Le voisin de Frank, Stéphane, a décidé de quitter sa maison.

À quelques dizaines de kilomètres de là — mais sur la rive nord de la rivière des Outaouais —, des résidents de Saint-André-d’Argenteuil vivaient une situation semblable. Ida Chenier, qui habite l’endroit depuis quarante ans, a évacué sa maison cette semaine. Au passage du Devoir, elle venait prendre un « repère visuel sur la borne-fontaine » pour jauger la montée des eaux. « Au moins un pouce depuis hier. Et c’est sans l’effet de la pluie et du “pic” du Nord », dit-elle en parlant de l’eau encore en amont.

Partir définitivement ? Elle hésite. « C’est beaucoup d’émotions et de souvenirs. Mais si ça revient encore dans un an, je ne sais pas. » Un de ses voisins, Christian Pépin, ne se pose même pas la question. « J’ai payé 400 000 $ la maison, c’est invendable, j’ai 39 ans et une famille. Alors, on sauve la maison. »

Photo: Catherine Legault Le Devoir Christian Pépin a payé sa maison 400 000$ et désire vraiment la sauver.

Deux fois en trois ans

Son installation impressionne : quelque 6000 sacs de sable ceinturent le bâtiment, tenus par des palettes de bois solidement arrimés à la maison. Plusieurs pompes fonctionnent à l’intérieur de la maison pour rejeter l’eau qui s’infiltre. D’autres font le même travail entre la digue et la maison.

Quelques génératrices, des tuyaux de pompier, un quai temporaire pour relier la maison au chemin : Christian Pépin n’a pas lésiné sur les moyens. « C’est des milliers de dollars et beaucoup d’efforts physiques. Nous, on peut le faire, mais je comprends que ce n’est pas donné à tout le monde. » Ses voisins immédiats, plus âgés, ont déserté leur maison : des vaguelettes frappent à mi-hauteur d’une porte de garage.

Photo: Catherine Legault Le Devoir En 2017, les inondations ont forcé Patrice Pépin à rebâtir sa maison.

Son frère Patrice habite la même rue. En 2017, les inondations l’ont forcé à rebâtir sa maison. Deux pieds plus haut que l’ancienne, pour ne pas se faire prendre une deuxième fois… Et pourtant. « Qu’est-ce que tu veux faire ? Sois tu te décourages, soit tu te bats. Je me bats », disait-il en remplissant des sacs de sable. Pour les transporter chez lui, il doit les charger dans un canot et sur quelques bidons flottants qu’il tirera ensuite jusqu’à sa résidence en marchant dans trois ou quatre pieds d’eau.

Outre la rivière des Outaouais, la municipalité doit aussi surveiller la crue sur un deuxième front : la rivière du Nord menace en effet le centre-ville. Une longue digue a été érigée près de l’église, en face de l’école primaire. « On a beaucoup prévenu en se basant sur les niveaux historiques de la crue de 2017, expliquait le maire Marc-Olivier Labelle en début de journée. Mais on a cette année une complexité supplémentaire : on n’avait pas anticipé le niveau d’eau de la rivière du Nord. La ville est bâtie autour de la rivière, qui reprend ses espaces. »

Photo: Catherine Legault Le Devoir À Saint-André-d'Argenteuil

« Tous ceux qui ont mis une ligne dans le livre [des records] en 2017 vont devoir remettre une ligne en 2019 », résumait en fin de journée le porte-parole du ministère de la Sécurité publique, Éric Houde. « Les débits sur la rivière des Outaouais, la rivière Rouge… On est ailleurs. Dans une zone inconnue, en effet. »

Et cette zone va continuer de s’élargir en fin de semaine : de Gatineau à l’archipel de Montréal et jusqu’au lac Saint-Pierre près de Trois-Rivières, « tout sera en progression et en montée graduelle, au moins jusqu’à dimanche », selon M. Houde. Ce qui fait penser à Frank, de Rigaud : « Tu regardes ça et tu te dis que… ce n’est pas juste. »