Sept inondations majeures et près de 3000 résidences inondées au Québec

Rigaud est l’une des municipalités lourdement affectées par la crue printanière de 2019.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Rigaud est l’une des municipalités lourdement affectées par la crue printanière de 2019.

Le bilan fait à 18h30 lundi par la sécurité civile confirmait des niveaux toujours à la hausse, alors que tous les chiffres étaient supérieurs à ceux de lundi matin. Ainsi, on fait maintenant état de 2927 résidences inondées, 1757 résidences isolées, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas accessibles en raison d’inondations des voies d’accès et de 1339 personnes évacuées à travers la province.
 

La sécurité civile rapporte sept inondations majeures, toutes le fait du lac des Deux-Montagnes, du fleuve Saint-Laurent à la hauteur du lac Saint-Pierre et de la rivière Chaudière, dont les ravages se sont étendus sur toute la longueur en aval de Beauceville.

Le déploiement des Forces armées canadiennes se poursuit, pendant ce temps, avec quelque 800 militaires sur le terrain en renfort.

« Nos ressources sont prêtes, nos soldats sont bien formés, sont bien entraînés pour faire ce genre de travail et nous sommes extrêmement fiers de pouvoir apporter notre support » a déclaré la brigadière générale Jennie Carignan aux côtés de la ministre Geneviève Guilbault, à Yamachiche.

En Beauce, où la rivière Chaudière s’est généreusement répandue dans l’ensemble de ses riveraines, les autorités ont aussi fait appel à la Sûreté du Québec (SQ). À Sainte-Marie, près de 1000 résidences ont été inondées et près de 800 citoyens ont été évacués et le maire Gaétan Vachon a confié au corps policier le mandat de coordonner la réintégration.

La sergente Ann Mathieu, à ses côtés, a fait valoir qu’il était essentiel de ne pas rentrer à la maison sans certaines vérifications liées à la structure, à l’électricité et ainsi de suite.

« On comprend la hâte des gens de vouloir réintégrer leur domicile. Ce sont leurs biens, ils sont attachés à leurs biens, c’est normal. Ils ont hâte de constater les dommages, de voir les dégâts, de voir comment ils vont assurer la continuité, mais il faut comprendre que ça doit se faire dans un ordre précis, parce que la sécurité est au coeur de la situation », a-t-elle insisté.

2019 versus 2017

Tout indique que les inondations de ce printemps n’atteindront pas les mêmes niveaux que celles de 2017, à l’exception de certains endroits très localisés, notamment aux abords du lac Saint-Pierre, en Mauricie, et le long de la rivière Chaudière, dont le débordement atteint des sommets inédits sur presque toute sa longueur en Beauce.

« Dans le secteur ouest, le lac des deux-Montagnes, la rivière des Prairies, celle des Mille-Îles, tout ce secteur ne rejoindra pas les niveaux de 2017 et, pour la rivière des Outaouais, on voit la courbe de l’eau qui montait, elle est en train de s’essouffler ; la progression ralentit, mais par contre, ça va rester haut longtemps dans ces secteurs », a indiqué Éric Houde, porte-parole de la sécurité civile en entrevue avec La Presse canadienne, lundi.

À l’opposé, les rives du lac Saint-Pierre, cette portion élargie du fleuve Saint-Laurent entre les îles de Sorel et Trois-Rivières, débordent encore plus qu’il y a deux ans et les experts sont encore perplexes quant aux raisons, souligne M. Houde : « Les scientifiques sont en train de regarder le phénomène, parce que normalement, on devrait avoir les mêmes dégâts qu’en 2017, l’eau devrait être au même niveau qu’en 2017, sauf qu’elle est supérieure. Est-ce une affaire de haute ou de basse pression ? Est-ce parce que les vents sur le lac Saint-Pierre font que l’eau est davantage haute d’un côté que de l’autre ? »

Météo : « pas de scénario catastrophe »

Quoi qu’il en soit, bien que l’on s’attende à ce que l’eau continue de monter encore un peu, la pointe devrait être atteinte mardi ou mercredi et les niveaux devraient être en baisse par la suite, surtout que Dame Nature semble en voie de collaborer pour les jours à venir.

Selon Environnement Canada, le corridor qui va de l’Outaouais jusqu’à la région de Chaudière-Appalaches devrait recevoir de la pluie à trois reprises d’ici au début de la semaine prochaine, mais on parle de quantités restreintes.

« On s’apprête à entrer dans une météo avec des températures relativement près des normales de saison, donc pas de fort redoux et, du côté des précipitations, ce sont des systèmes qui se déplacent rapidement et qui n’apportent pas des quantités très importantes de précipitations », a indiqué le météorologue Alexandre Parent en entrevue téléphonique.

« On pourrait même avoir un fléchissement des températures le week-end prochain, ce qui apporterait des nuits sous zéro dans le nord et dans la région de Québec où il y a encore de la neige, ce qui aiderait à avoir une fonte plus graduelle ; il n’y a pas de scénario catastrophe dans la prochaine semaine », a-t-il ajouté.

Ainsi, on prévoit de 10 à 20 millimètres de pluie dans la nuit de mardi à mercredi, possiblement moins dans le secteur de l’Outaouais et de Montréal, un autre 10 millimètres tard jeudi ou vendredi et possiblement un troisième épisode la fin de semaine prochaine. Dans tous les cas, ce sont des systèmes qui doivent traverser rapidement la province.

« Les beaux-frères arrivent plus vite ! »

Outre les conditions de pluie, de couverture de neige et de redoux qui ne sont pas les mêmes, les inondations du printemps 2019 seront marquées par l’effet d’expérience.

« La différence avec 2017, c’est le niveau de préparation des autorités municipales et des citoyens. À partir de Gatineau en descendant — oublions la zone de Chaudière-Appalaches — ces gens-là ont connu des inondations il y a deux ans. Les gens ont une référence dans la tête […] Leur niveau de préparation est meilleur, les infrastructures sont mieux protégées autant dans les municipalités que chez les citoyens. Du côté des bris et des dommages, on est ailleurs complètement », a fait valoir Éric Houde.

Il reconnaît néanmoins que les sinistrés sont loin de se livrer à une partie de plaisir : « Du côté émotif, un citoyen qui a été inondé il y a deux ans, n’allez pas lui dire que c’est une bonne journée ! Par contre, son niveau de préparation est plus avancé. Mettons que les beaux-frères arrivent plus vite ! »

Selon M. Houde, tout le monde sort gagnant de cet apprentissage à la dure : « Le professionnalisme des autorités municipales et le niveau de préparation des citoyens enlèvent une pression énorme sur l’appareil gouvernemental et la pression est moins forte pour toute la chaîne de commandement au complet. »

À Rigaud, l’une des municipalités lourdement affectées par la crue, le maire Hans Grunswald tenait exactement le même discours lundi matin.

« Ça va beaucoup mieux [qu’en 2017]. Les gens sont beaucoup plus coopératifs. Ils comprennent et sont totalement surpris qu’il y ait déjà une autre crue aussi proche de la dernière, celle de 2017. Tout est mieux organisé », a-t-il fait valoir.

Le directeur de son service d’incendie, Daniel Boyer, avertissait ses concitoyens de ne pas tenter de gagner leur domicile évacué avec cette consigne qui s’applique à tous les citoyens en bordure de cours d’eau à débit élevé : « Dans l’eau, on a de la glace, on a des débris donc, c’est très dangereux pour les intervenants de circuler et pour nos citoyens aussi. On a beaucoup de courant. Il y a des débris qui passent quand même assez rapidement. C’est dangereux pour la vie, c’est dangereux aussi pour les fondations des maisons, c’est ce qui souvent va détruire les fondations des maisons. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Inondations à Rigaud

Quartiers complets : déménager ou immuniser ?

Le premier ministre François Legault, de passage à Gatineau, s’est vu confronté à la réalité d’un quartier complet inondé pour une deuxième fois en deux ans. Pour lui, le statu quo n’est plus viable dans le contexte actuel.

« Il faut se rendre à l’évidence, avec le réchauffement climatique, qu’il y a des événements qui se reproduisent plus fréquemment que dans le passé et, donc, il faut être capable d’ajuster nos programmes », a-t-il reconnu.

Ainsi, sur les incitatifs à la relocalisation prévus dans le dernier programme d’indemnisation de son gouvernement, le premier ministre n’a pas fermé la porte à la création d’un autre programme qui pourrait soutenir, celui-là, la relocalisation de quartiers complets afin d’éviter une déstructuration complète d’un secteur où certains résidants décideraient de quitter et d’autres de demeurer sur place.

« Je pense qu’il ne faut pas exclure ça quand il y a une situation où il y a plusieurs maisons comme ici qui sont touchées à répétition […] Oui, il faut regarder ça. »

Une autre option qui lui a été suggérée est d’immuniser des quartiers vulnérables par la construction de digues, une solution qui serait toutefois coûteuse.

« Faut voir, a-t-il prudemment avancé. Si on est capable de sauver un quartier en installant des digues qui sont permanentes, on va le regarder. Mais je ne suis pas certain que c’est toujours faisable. »‘

Le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin, qui l’accompagnait dans sa tournée, a souligné que le quartier dans lequel ils se trouvaient était justement rendu au point où des décisions de ce genre devront être prises : « Ici, juste autour, on a perdu 200 maisons. On va peut-être en reperdre d’autres maintenant. Ça fait un quartier qui est comme déstructuré, autant au niveau des gens que de la structure même du quartier. On a des trous partout. Pour moi, ça, faut regarder comment on corrige ça, combien ça coûte. Et il y a un coût à garder les gens, mais il y a un coût aussi à leur demander de s’en aller. »

L’idée d’une protection permanente, selon lui, « c’est une réflexion qui doit se faire […] Il faut qu’on pense globalement en termes de quartier. Est-ce qu’il y a des endroits où on peut immuniser un quartier et que, même financièrement, c’est plus à notre avantage d’immuniser le quartier et de continuer à construire à l’intérieur d’un quartier immunisé. Il faut la faire cette réflexion-là », a avancé le maire, faisant valoir du même coup que l’incitatif à déménager, un montant de 200 000 $, ne représentait pas la valeur de chacune des maisons à risque.

« Je ne pense pas qu’on veut que les gens quittent en se ruinant, en perdant l’investissement d’une vie. À ce moment-là, le 200 000 peut être fonctionnel mais il ne fonctionnera pas pour tout le monde », a-t-il laissé tomber.