La diversité du paysage spirituel autochtone

Rose Carine Henriquez Collaboration spéciale
La chapelle Kateri-Tekakwitha, dans le secteur du lac John à Schefferville
Photo: Fabrice Gëtan La chapelle Kateri-Tekakwitha, dans le secteur du lac John à Schefferville

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le rapport à la spiritualité chez les communautés autochtones ne peut se réduire à une définition unique. Il existe une grande diversité des pratiques relevant plus d’une vision holistique du monde, selon le professeur Jean-François Roussel de l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal.

Chaque peuple autochtone possède ses propres traditions et rituels, et c’est sur cette pluralité, qui nourrit des débats au sein des communautés autochtones, qu’insiste Jean-François Roussel. « Il faut relever cette grande diversité des pratiques autant d’un point de vue ethnologique que sur le plan de l’évolution dans le temps, soit par contact avec le christianisme, soit par actualisation des Autochtones eux-mêmes. »

Les spiritualités autochtones présentent toutefois des points communs, notamment l’absence de la dichotomie entre le profane et le sacré, propre aux principales religions monothéistes. « Il n’y a pas un domaine spécial de la vie qu’on définirait comme religieux dans le sens que nous donnons à ce terme, avec des institutions qui s’occupent du sacré, explique M. Roussel. Finalement, le spirituel fait partie de la vie de tous les jours. » Toutes les expériences humaines peuvent donc être reliées à une interprétation spirituelle : la naissance, la mort, l’appartenance à un clan, le passage à l’âge adulte.

L’idéologie de la vie Un des objectifs de la spiritualité autochtone est de « bien vivre », selon M. Roussel. On retrouve ce concept d’une vie bonne et équilibrée, tant sur le plan physique que du point de vue spirituel, dans la culture anishnabe, entre autres. « La bonne vie est vécue dans le respect de l’ensemble de ses dimensions, dont tout ce qui est en lien avec le monde vivant, avec le monde visible et invisible, le lien avec le passé et l’avenir. »

Il y a ce rapport organique à la spiritualité qui impose un profond respect de la nature. Plusieurs communautés s’appuient sur cette connexion entre elles et les entités surnaturelles présentes dans toute chose, ce qu’on peut définir comme une forme d’animisme, chapeauté par le mythe fondateur du Grand Esprit, incarné dans chaque être.

Réalités traditionnelles et contemporaines Le rapport des différentes générations à la spiritualité est lui-même unique, selon leur vécu. Certains Autochtones — des personnes âgées, pour la plupart — sont encore très attachés à l’Église, à ce qu’ils ont appris, notamment dans les pensionnats. « Un certain nombre d’Autochtones continuent d’être chrétiens, déclare M. Roussel. D’autres vont s’articuler à l’entrecroisement d’un christianisme pleinement assumé et des traditions spirituelles autochtones. » On le voit dans la manière dont les Autochtones et les allochtones s’approprient l’image de Kateri Tekakwitha, première Autochtone d’Amérique du Nord à être canonisée par l’Église catholique.

D’autres adoptent au contraire une posture de rupture envers le catholicisme et font un retour aux traditions. Et il y a les plus jeunes qui se réapproprient un héritage culturel à la lumière de leurs réalités. « Ils se réfèrent à des rituels autochtones qu’ils réapprennent progressivement, mais sans que ça corresponde à ce que leurs grands-parents ou leurs arrière-grands-parents faisaient. Ça va être des rapports assez diversifiés à la spiritualité, à la religion », indique M. Roussel.

Toute tradition vivante est amenée à se transformer et à s’ajuster à des enjeux contemporains, selon le chercheur. Dans le cas des communautés autochtones, la question de l’environnement a pris une place majeure, étant donné leur lien étroit avec la nature.

« Un autre élément qui apparaît beaucoup de nos jours, c’est la façon dont les spiritualités autochtones peuvent avoir quelque chose à dire à propos des identités de genre, continue-t-il. Je pense à Leanne Simpson, pour qui la décolonisation, dans une perspective de retour aux traditions, est indissociable d’une décolonisation des identités de genre qui sont au cœur de l’oppression des femmes autochtones. »

De l’oralité à l’écrit Traditionnellement, les légendes et les mythes se transmettent par l’oralité, par le biais entre autres des aînés reconnus comme étant des chefs spirituels au sein de leur communauté. D’après M. Roussel, il y a, par ailleurs, une littérature de plus en plus foisonnante sur le sujet, à laquelle participent les communautés autochtones, et non plus seulement les chercheurs universitaires. « Cette littérature est très importante pour la suite des choses, pour que ces traditions continuent de se transmettre alors qu’on a des témoins qui disparaissent », relève-t-il.