Histoire: reconstruire les cathédrales, une tradition

La cathédrale de Port-au-Prince a été détruite lors du tremblement de terre de 2010. Elle est demeurée au sol depuis, presque oubliée par le reste du monde.
Photo: Dieu Nalio Chery Associated Press La cathédrale de Port-au-Prince a été détruite lors du tremblement de terre de 2010. Elle est demeurée au sol depuis, presque oubliée par le reste du monde.

Au milieu des ruines fumantes laissées par les guerres, les révolutions, les tremblements de terre, les incendies et autres misères, on trouve de longue date nombre de cathédrales réduites en poussières, puis reconstruites, pas forcément à l’identique.

Elles sont rares les cathédrales qui, comme Notre-Dame de Paris, avaient su résister, sur près d’un millénaire, aux pires épreuves du temps.

Édifiée à compter de 1161, la cathédrale de Canterbury, centre de l’Église anglicane, est au nombre de ces rares paquebots de pierre qui auront miraculeusement échappé à presque toutes les misères, y compris les bombes allemandes qui la visaient. La liste des grands monuments religieux qui furent durement meurtris est quasi impossible à établir, même si on en reste au chapitre des seules cathédrales.

À Istanbul, la prodigieuse basilique Sainte-Sophie a été plusieurs fois détruite ou terriblement abîmée par des émeutes religieuses, des tremblements de terre, des incendies.

Détruite lors du tremblement de terre de 2010, la cathédrale de Port-au-Prince est demeurée au sol depuis, presque oubliée par le reste du monde.

À Mexico, l’impressionnante cathédrale Notre-Dame de Guadalupe, construite sur les ruines de temples aztèques rasés pour lui faire place, s’avère de plus en plus éprouvée par les successions de tremblements de terre et des affaissements du sol. À Lisbonne, au Portugal, les tremblements de terre successifs, dont le plus grave remonte à 1755, ont fini par avoir raison de larges portions de Sé Patriarcal, la cathédrale érigée à partir de 1147.

Au Moyen Âge, au temps de l’essor de ces grandes constructions en Europe, nombre de bâtiments brûlent, comme la cathédrale d’Amiens, plus d’une fois. À Reims, dont les travaux ont débuté en 1211, les tours viennent d’être achevées lorsqu’éclate l’intense brasier de 1481. Toute la charpente y passe. Là comme ailleurs, on s’évertue à reconstruire ces monuments qui tentent de matérialiser dans l’espace des villes l’enseignement des Écritures religieuses.

Jusqu’au XIXe siècle, il n’est pas mal vu de modifier considérablement ces bâtiments que l’on tente de relever de leurs malheurs. L’idée de reconstruire à l’identique n’est pas spécialement prisée. Eugène Viollet-le-Duc, qui s’est permis d’importantes modifications sur Notre-Dame de Paris, a aussi mis sa main sur Reims, laquelle a pris feu en 1914, avant d’être bombardée à répétition tout au long du conflit. Il faut attendre 1938 pour que cette cathédrale ouvre à nouveau ses portes. Après la Seconde Guerre mondiale, on n’hésite pas à doter la vieille cathédrale d’ajouts contemporains, dont des vitraux de Marc Chagall.

En 1794, les armées de Napoléon, à l’heure de leur puissante avancée, transforment la cathédrale de Cologne, la plus grande d’Europe du Nord, pour en faire des écuries et une prison militaire. Restaurée, chantée par Goethe, elle devient, au XIXe siècle, un symbole national de l’Allemagne de Bismarck. La cathédrale de Cologne est éprouvée par le feu des bombes incendiaires des Alliés, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La même chose pour la cathédrale de Dresde. On reconstruit ces deux monuments.

Le magnifique toit en tuiles de couleurs de la cathédrale de Vienne a aussi été éventré par le feu de la guerre. Tout a été reconstruit. Même chose pour le Duomo, la cathédrale de Milan, avec ses fines dentelles de pierres, lourdement endommagée par des bombes. Les portes de bois ont été remplacées. Des sculptures ont été refaites.

À Strasbourg, en 1944, la tour de croisée de la cathédrale est détruite. Il faut attendre 1993 pour que sa reconstruction soit achevée. Combien de temps faudra-t-il pour voir parachever la reconstruction de Notre-Dame ? Cinq ans, annonce le président de la République.

À Rouen, en 1882, la flèche de Rouen s’effondre. On la reconstruit, quatre ans plus tard, en y coulant de la fonte pour trouver à parer aux faiblesses des conceptions architecturales du passé.

Au Québec, la cathédrale de Québec a été détruite par les bombardements des troupes d’invasion du général Wolfe. La structure qui l’avait remplacée est rasée par le feu en 1922. On la reconstruit à nouveau. À Valleyfield, la cathédrale Sainte-Cécile est terriblement touchée par un incendie en 2002. Elle a été restaurée.

Des symboles

Les grands toits des cathédrales gothiques rappellent les ciels de verdure formés par les branches des arbres lorsqu’on se promène dans un sous-bois. La nature est ainsi revisitée et cultivée dans la pierre pour exprimer, d’une certaine façon, le « génie du christianisme » qu’évoquera Chateaubriand.

Au coeur de ces énormes structures qui s’érigent en Europe à compter du XIe siècle, la lumière joue un rôle nouveau : l’art gothique qu’elle éclaire veut donner une vision unitaire de l’espace, pour offrir à ceux qui s’y rendent une vision ascensionnelle de la foi, sous forme d’un grand-livre de pierres.

Pour que la lumière soit au milieu de bâtiments pareils, il faut compter sur le développement et la maîtrise de technologies nouvelles et complexes, les ogives, les arcs-boutants, les structures de pierres alliées au bois puissant du chêne.

Les temps changent, les cathédrales pourtant demeurent, investies de nouveaux symboles.

Au XIXe siècle, la cathédrale, symbole jusque-là d’un complexe rapport à Dieu hérité des croyances du Moyen Âge, devient l’expression d’un fort sentiment national. À Berlin, en 1814, l’architecte Schinket est chargé de dessiner un monument patriotique pour commémorer la victoire sur les Français. Ce sera une cathédrale.

Ces immenses bâtiments, liés à l’histoire du christianisme, sont progressivement vus à travers des filtres nouveaux.

Durant la guerre de 1914-1918 circule en boucle l’idée que les troupes allemandes ont mission de réduire en cendres la « civilisation occidentale ». On parle de « la furie teutonique ». Même les historiens de l’art se livrent alors à une guerre quant à savoir quel style gothique, l’allemand ou le français, constitue la véritable expression d’une culture digne d’être préservée… La guerre se déporte sur les cathédrales.

Au XXIe siècle, un monument du passé tel Notre-Dame de Paris est désormais investi d’un rôle symbolique nouveau. On l’a qualifié de symbole européen. L’UNESCO lui a accordé une dimension universelle. Si un grand nombre de cathédrales ont été détruites et restaurées, aucune jusqu’ici ne semble avoir fait l’objet d’un échéancier aussi empressé d’être terminé. Le président Macron l’a répété : cinq ans. Les cathédrales pourtant appartiennent à la dimension du temps long. Leur histoire est celle de l’épaisseur du temps et de la beauté qui, par définition, échappe à tous les empressements du présent.