Une cathédrale universelle

La cathédrale brûlait depuis quelques heures quand le critique d’architecture du New York Times a diffusé son analyse à chaud de la situation. Michael Kimmelman a résumé le symbole de Notre-Dame en flammes par cette formule-choc : « La France brûle maintenant. »

Cette cathédrale quasi millénaire incarne certainement quelque chose d’essentiel, cette nation longtemps décrite comme la « fille aînée de l’Église ». Mais M. Kimmelman voulait aussi souligner le symbole surpuissant du monument le plus célèbre du pays attaqué par les flammes quelques heures avant une adresse solennelle à la nation par le président Macron, cherchant à dénouer la crise créée par le mouvement des gilets jaunes. Le discours a été annulé et ceci explique cela.

« Une nation angoissée et inquiète a eu du mal à faire face au soulèvement qui durait depuis plusieurs mois et au filet de sécurité sociale usé qui a stimulé les manifestations, a écrit le chroniqueur émérite. Des générations qui avaient fini par compter sur ce filet de sécurité sociale, pour des raisons de fierté et d’identité nationales, le voient partir en fumée. Il en est de même pour la cathédrale qui consacre depuis des siècles une idée de la France. Le symbolisme est difficile à ignorer. »

Si un autre monument [le Vatican ou une pyramide, par exemple] avait subi les mêmes affres, je me demande si la réaction aurait été la même

Le philosophe Theodor W. Adorno dit que de la psychanalyse rien n’est vrai sauf ses exagérations. Peut-on en dire autant de la critique culturelle prétendant sonder jusqu’aux tréfonds d’une collectivité ?

En tout cas, cette métaphore de la cathédrale et de la France ignées rappelle la puissance évocatrice de ce lieu de mémoire surchargé de sens. Les réactions à la tragédie en provenance de partout, de la base au sommet, montrent aussi la résonance universelle de Notre-Dame, qui est de Paris et du monde. Quand cette France a brûlé, une partie de chacun ici-bas semble être passée au bûcher.

D’où les fonds promis pour la reconstruction, qui dépassaient le milliard de dollars moins de 24 heures après le drame. À eux seuls, les deux grands groupes du luxe à la française (Kering et LVMH) ont promis de verser environ 450 millions.

Un lieu iconique

La professeure Christina Cameron, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine bâti de l’UdeM, n’est pas surprise par cette surenchère de passion et de compassion. Elle explique que Notre-Dame de Paris superpose les couches de valeurs. Cette montagne de pierres est tout à la fois un édifice sacré toujours en usage par les croyants, un lieu de mémoire et d’identité de la nation française et un trésor de l’humanité. Ce statut universel assez unique vient de sa popularité auprès des touristes qui en ont fait la première attraction d’Europe et des productions littéraires et cinématographiques qui ont porté son image partout, pour tous, petits et grands, depuis des siècles.

« C’est un lieu iconique, et l’esprit du patrimoine mondial est très bien représenté par la réaction mondiale que l’on observe depuis mardi. La cathédrale représente ce patrimoine qui dépasse les frontières nationales, qui nous appartient tous, qui fait partie de notre expérience comme être humain sur notre planète », dit la professeure Cameron, qui a présidé le Comité du patrimoine mondial de 1990 à 2008. La liste de l’UNESCO compte maintenant plus de mille inscriptions culturelles, naturelles ou mixtes, dont Notre-Dame de Paris, reconnue pour sa « valeur universelle exceptionnelle » depuis 1991.

La professeure Catherine Saouter de l’UQAM, spécialiste de la patrimonialisation, parle d’une réaction universelle aussi remarquable qu’étonnante. « Si un autre monument avait subi les mêmes affres, je me demande si la réaction aurait été la même. Par exemple, si c’était arrivé au Vatican ou à une pyramide ou au Machu Picchu. Force est de constater que cette cathédrale de Paris attire vers elle une convergence de considérations qui se renforcent les unes les autres et qui mènent à cette espèce de communion mystique. La mystique nationale française et la mystique mondiale, ancrée dans le religieux, mais qui se déplace maintenant vers un sacré patrimonial. »

Des débats épiques

Comme l’art et souvent avec lui, le patrimoine devient une sorte d’absolu de substitution dans un monde non seulement désenchanté, mais fatigué des sempiternelles guerres de religions et d’idéologies. « Le patrimoine se rattache à l’histoire, aux ancêtres, tout en étant un lieu pacifique et qui fait consensus dans lequel on peut réinvestir et communier tous ensemble », dit Mme Saouter. Elle cite un commentaire entendu dans un reportage où une adolescente expliquait le soir du drame être venue voir la cathédrale brûler « pour ne pas la laisser seule ».

Cet enchevêtrement de sens qui rend encore plus nécessaire et souhaitable la restauration risque en même temps de complexifier la tâche colossale que le président Macron promet de boucler en cinq ans. Des débats épiques sont à prévoir, croient les deux professeures montréalaises. Que veut même dire la restauration dans ce contexte ? Faut-il en profiter pour retourner aux plans originaux du Moyen Âge ? Faut-il oublier la charpente en bois ? Faut-il reconstruire la flèche, qui ne datait que du XIXe siècle ?

La professeure Cameron participe depuis des années aux travaux sur la reconstruction éventuelle des bouddhas de Bamiyan, dynamités par les talibans en 2001, juste avant les attaques du 11-Septembre contre New York. « Presque vingt ans plus tard, on discute encore de ce qu’on doit mettre dans les niches. Des Italiens ont même proposé de refaire les statues géantes en marbre. Les experts ne s’entendent pas. Si vous pensez à l’importance de Notre-Dame pour l’Église, la France et l’industrie touristique, les choses se compliquent très vite. Je vois venir une grande discussion sur ce qu’on doit faire maintenant. »

Il est revenu, le temps des cathédrales

« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. »

Cet extrait du roman Notre-Dame de Paris de Victor Hugo prend malheureusement valeur de prophétie. Le livre de 1831 a contribué à la notoriété et à la restauration du monument au XIXe siècle. Il a été adapté pour la scène et les écrans, y compris en dessins animés. Il trône à nouveau en tête des listes de best-sellers sur le site Amazon, la plus grande librairie en ligne du monde.