Découverte à Copenhague d’un catalogue de la bibliothèque Colomb

Guy Lazure, professeur québécois en histoire médiévale et de la Renaissance, est tombé sur un très gros catalogue de la célébrissime bibliothèque de Fernand Colomb (1488-1539).
Photo: Suzanne Reitz Guy Lazure, professeur québécois en histoire médiévale et de la Renaissance, est tombé sur un très gros catalogue de la célébrissime bibliothèque de Fernand Colomb (1488-1539).

Dans le monde des érudits et des bibliophiles, c’est un peu comme si Guy Lazure avait découvert le plutonium par accident.

Alors qu’il recherchait des lettres d’un érudit espagnol de la Renaissance dans la bibliothèque de l’Université de Copenhague, le professeur québécois est tombé sur un très gros catalogue de la célébrissime bibliothèque de Fernand Colomb (1488-1539). Le second fils de Christophe Colomb, humaniste et voyageur (il a même accompagné son père dans le Nouveau Monde) est considéré comme le plus grand collectionneur de livres de son temps.
 

Sa bibliothèque exceptionnelle a été léguée à la cathédrale de Séville. La Biblioteca Colombina s’y trouve toujours. Elle comptait environ 15 000 ouvrages au début du XVIe siècle. Il en reste le quart dans la ville espagnole.

Photo: Biblioteca Colombina Fernand Colomb

Fernand Colomb aurait fait rédiger deux Libros de los Epitomes avant sa mort. Celui découvert à Copenhague (l’autre est encore manquant) permet de refaire en partie la liste des ouvrages d’origine, y compris les manuscrits éparpillés ou détruits. La description annotée explique la provenance des livres collectionnés, leur prix d’achat et même leur contenu à l’aide de résumés substantiels. D’où le titre donné à ce genre de gros bouquin synthétique, l’épitome étant l’abrégé d’un livre.

Un savant britannique chargé maintenant d’analyser le trésor bibliophile, le professeur Edward Wilson-Lee, de l’université Cambridge, parle d’une découverte « extraordinaire ». Lui-même a publié l’an dernier une biographie de Fernand Colomb, The Catalogue of Shipwrecked Books : Young Columbus and the Quest for a Universal Library.

« Le professeur Wilson-Lee en met un peu et il a le sens de la formule », dit le professeur Lazure, demeuré très modeste devant sa découverte. Formé à l’Université de Montréal, docteur de l’université Johns Hopkins à Baltimore avec une thèse sur la culture et l’humanisme à Séville au XVIe siècle, Guy Lazure enseigne l’histoire médiévale et de la Renaissance à l’Université de Windsor en Ontario.

« Disons que c’est la pièce manquante d’un puzzle. Ce catalogue permet de mieux comprendre une bibliothèque unique. Il n’en existe aucune de cette ampleur à l’époque. Les grands collectionneurs érudits et en moyens accumulaient quelques centaines de livres, pas des milliers d’ouvrages comme Fernand Colomb. »

Le livre des livres

Comme dans le roman Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, ce n’est pas une, mais plusieurs histoires qui s’imbriquent dans cette odyssée intellectuelle. La fascinante histoire court sur un demi-millénaire et deux continents pour lier au passage un Espagnol, un Danois, un Islandais et un Canadien, tous amoureux des livres.

Le professeur Lazure explique que le fils illégitime de Christophe Colomb a été accepté à la cour d’Espagne. Cette position de courtisan lui a fourni des revenus et des occasions de voyages en Europe pour y dénicher des manuscrits. Fernand Colomb collectionnait aussi les estampes.

Colomb fils employait des érudits pour lire et résumer ses livres. La plus longue synthèse du codex danois, concernant les oeuvres complètes de Platon, court sur une trentaine de pages. Le catalogue comprend aussi bien des almanachs que des pamphlets. Le livre des livres s’étend sur quelque 2000 pages et fait un bon pied d’épaisseur. Il montre la boulimie insatiable du bibliophile, mais aussi et surtout ce qui intéressait un esprit allumé du XVIe siècle, au moment de l’imprimerie naissante.

Un ambassadeur du Danemark à la cour d’Espagne a acheté des manuscrits à la fin du XVIIe siècle, période sombre après des décennies fastes surstimulées par la découverte et l’exploitation du Nouveau Monde. « Des nobles vendaient leur collection d’art, leurs meubles, leurs livres, explique Guy Lazure. On pense que l’ambassadeur a été attiré par de très vieux manuscrits qui remontent aux Wisigoths, peuple germanique qui a peuplé l’Espagne. » Le professeur fait l’hypothèse que le volume du catalogue a été dérobé par un chanoine puis recelé.

À la mort de l’ambassadeur, une partie de sa collection a été achetée par Árni Magnússon (1663-1730), autre fabuleux collectionneur d’ouvrages. Ce savant islandais a collecté des centaines de manuscrits de son pays (les fabuleuses sagas), ensuite légués à l’institution danoise où il était professeur et bibliothécaire.

Indices et patience

Le centre de documentation de l’institut Arnamagnæan de l’Université de Copenhague comprend une centaine de textes étrangers à la Scandinavie, dont une vingtaine en vieil espagnol ou en latin. Le codex de Colomb porte le numéro AM377 fol. C’est celui-là qu’a découvert le savant québécois.

« Les gens qui travaillent sur l’Espagne, comme moi, ne vont pas à Copenhague pour leurs recherches », explique le professeur Lazure. Lui-même s’y est retrouvé alors qu’il cherchait des lettres de l’humaniste Pedro Vélez de Guevara (1529-1591).

Le directeur de l’institut danois était bien content qu’un spécialiste s’intéresse enfin à des textes espagnols négligés depuis environ 350 ans. Il a demandé à l’universitaire québécois ibérophile de jeter un coup d’oeil au lot.

« Beaucoup me semblaient venir de Séville, jusqu’à ce que je tombe sur le très gros livre, explique le fouineur professionnel. En un coup d’oeil, j’étais à 95 % sûr de ce que c’était et d’où ça venait. La bibliothèque du fils de Colomb est vraiment unique à cette époque-là et tous les indices concordaient. »

Sa découverte date de 2013, mais vient tout juste d’être publicisée par Den Arnamagnæanske Kommission. Deux spécialistes, le professeur José María Pérez Fernández de l’université de Grenade et le professeur Wilson-Lee, ont vérifié l’authenticité du manuscrit et vont maintenant s’atteler à la tâche de l’étudier et de le numériser, avec leur collègue de Windsor.