Comment et pourquoi le site Doctorak Go! produit ses t-shirts plus ou moins engagés

La députée solidaire Catherine Dorion a porté l’automne dernier à l’Assemblée nationale un t-shirt rendant hommage au poète franco-ontarien Patrice Desbiens.
Photo: Capture d'écran La députée solidaire Catherine Dorion a porté l’automne dernier à l’Assemblée nationale un t-shirt rendant hommage au poète franco-ontarien Patrice Desbiens.

L’écrivain Mathieu Arsenault, très actif en ligne, anime le site Doctorak Go !, où une boutique offre des t-shirts produits de manière artisanale aux thématiques littéraires, dont le plus célèbre proposant l’amalgame : Louis-Ferdinand Céline Dion. Celui rendant hommage au poète franco-ontarien Patrice Desbiens, porté l’automne dernier à l’Assemblée nationale par la députée solidaire Catherine Dorion, a beaucoup fait réagir. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.

Pourquoi créer des t-shirts ? Est-ce typiquement nord-américain ?

La lecture est une activité discrète, qui se fait en silence dans l’intimité. Le t-shirt permet d’afficher en public son appartenance à ses lectures. Dans mon projet de boutique, cette appartenance, c’est à la littérature, locale surtout, et à la philosophie. Je vends beaucoup de t-shirts dans de petites villes ou des villages du Québec qui n’ont parfois même pas de librairie. Ça veut assurément dire quelque chose de porter sur soi en public une référence à Hubert Aquin, à Maurice Blanchot ou à Éva Circé-Côté dans une ville qui n’a ni cégep ni université.

Dans quelle mesure un slogan de t-shirt est-il un peu de la littérature ?

Le t-shirt n’est pas un moyen d’expression très nuancé. Il peut être drôle, punché, référentiel, mais on ne passe jamais trois minutes à en décortiquer le sens. Mes t-shirts sont une occasion de parler de littérature plus que de la littérature en tant que telle. Les images que je crée comportent souvent un deuxième niveau de sens, la référence n’est pas toujours donnée immédiatement. J’essaie d’aménager un espace pour que celui ou celle qui le porte puisse expliquer la référence. Mais on ne peut pas aller très loin dans le message. Le t-shirt est plus performatif que poétique, c’est celui ou celle qui le porte qui crée la performance. C’est lui ou elle qui s’expose plus que moi.

Dans quelle mesure vos slogans des t-shirts sont-ils politiques ? Ou n’est-ce pas leur usage qui permet d’en détourner le sens pour en faire un véhicule politique, comme ça semble bien être arrivé avec le t-shirt Patrice Desbiens porté par Catherine Dorion ?

Il y a une forme d’engagement à l’égard de la littérature et de la philosophie, à des démarches plus difficiles qui donnent à la littérature et à la philosophie leur autonomie comme discipline, comme art. Des oeuvres qui ne sont ni médiatiques ni grand public. Ce qui me motive à continuer, des années après, c’est de faire la promotion d’oeuvres difficiles mais prodigieuses, qu’on retrouve plus souvent dans des thèses qu’adaptées au cinéma, dans un des médias culturels les moins « grand art » qui soient, le t-shirt. Même un t-shirt sincère, l’hommage le plus authentique à un auteur que j’aime, comporte cette ironie d’apparaître sur un vêtement plutôt que dans un reliquaire de la bibliothèque nationale. Je ne sais pas si j’aurais l’ironie qu’il faut pour me lancer dans le t-shirt politique. On ne peut pas facilement feindre dire le contraire de ce qu’on veut dire présentement. Les t-shirts féministes et LGBTQ + que je vois sur les campus universitaires sont assez francs et directs. Quand on porte une affiliation politique sur son corps, l’identité de celui ou celle qui le porte est en jeu. Dans un espace politiquement polarisé comme celui où on se trouve en ce moment, il n’y a pas trop de place pour la nuance. À moins de faire de l’affirmation de la nuance une revendication identitaire. J’ai mis en vente « fuck certaines choses » l’an dernier, contre le nihilisme de « fuck toute ». Si j’en ai vendu cinq, c’est beau.

Comment avez-vous réagi d’ailleurs à cette tribune offerte à votre création ?

C’est la première fois qu’une chose que je fais apparaît dans un espace médiatique aussi grand public. J’ai été plus surpris que ravi de la visibilité que j’ai reçue, un peu inquiet même des répercussions. Mais j’ai ma petite entreprise depuis assez longtemps, j’ai été capable de répondre à la demande et de garder la tête froide. Je travaille fort pour qu’on se souvienne que je suis un écrivain qui fabrique aussi des t-shirts, pas le dude des t-shirts qui fait des livres des fois.

Rebel sells, on le sait bien. Les t-shirts du Che se vendent à la tonne. Y a-t-il des limites paradoxales à ne pas franchir pour ne pas être à la fois dans le système et en dehors ?

Je fais des t-shirts pour les littéraires dans un monde médiatique où l’art est marginalisé, pas pour les révolutionnaires. Depuis vingt ans, l’informatisation a redonné aux individus la possibilité de se réapproprier les moyens de production. Je fabrique mes t-shirts moi-même, je les vends sur un site Web que je contrôle, je ne suis pas tenu de vendre des vêtements à tout prix pour payer des frais immobiliers ou un salaire à qui que ce soit, et je ne cherche pas non plus à maximiser mon profit en achetant mes matériaux le moins cher possible. On pourrait y voir un fond marxiste si on ne cherche pas trop loin. Nous sommes des centaines au Québec à faire des zines, des bandes dessinées, des affiches, des t-shirts. Toute la société québécoise, son esprit, ses tensions, s’y trouve, dans ces productions locales, et on ne parle jamais de nous dans les journaux, les émissions de télé, de radio. Lâchez Netflix.