Quelques vérités sur le viol

«Où se trouvent tous ces violeurs?» interroge la juriste Suzanne Zaccour dans un essai.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Où se trouvent tous ces violeurs?» interroge la juriste Suzanne Zaccour dans un essai.

Les violeurs ne sont pas des monstres, mais plutôt des hommes ordinaires, comme votre père, votre frère, votre meilleur ami et même votre amoureux, souligne Suzanne Zaccour dans son plus récent essai, La fabrique du viol, dans lequel elle s’attaque aux aspects les plus controversés des agressions sexuelles.

« Les violeurs sont parmi nous. Autant le reconnaître. C’est la seule façon d’aller de l’avant », écrit Suzanne Zaccour. D’ailleurs dès les premières pages, elle adresse un avertissement aux lecteurs : « Les conversations qui nous attendent seront parfois inconfortables, mais le confort n’est pas ce dont notre société a besoin pour déraciner le viol », note-t-elle.

Un an et demi après le mouvement de dénonciation #MoiAussi, la juriste estime qu’il est temps de parler des vérités difficiles.

« Le mouvement #MoiAussi a permis de donner une meilleure idée de l’ampleur [des agressions sexuelles], mais n’empêche qu’on parle toujours des victimes, et ce n’est pas un reproche, mais je pense qu’il est aussi important de poser des questions difficiles, notamment à savoir où se trouvent tous ces violeurs-là ? », explique l’auteure en entrevue avec Le Devoir.

Décrier les dénonciations publiques, ce n’est pas protéger la présomption d’innocence. C’est garantir l’impunité aux violeurs.

La réponse met mal à l’aise, admet Suzanne Zaccour, mais elle est nécessaire à entendre. « Les violeurs, ce sont des hommes bien ordinaires, et il y a donc beaucoup de femmes qui sont agressées et qui ne sont pas crues parce qu’on se dit que ça ne se peut pas parce que ce n’est pas un monstre qui les a violées », souligne la Montréalaise qui poursuit un doctorat sur les agressions sexuelles et le droit à l’université d’Oxford, en Angleterre. « Les violeurs sont riches et pauvres, blancs et noirs, urbains et ruraux, et tout ce qu’il y a au milieu ».

Déraciner le viol

Dans cet essai de 176 pages, l’auteure déracine le viol en trois actes : les victimes, les violeurs et le consentement. « Ce livre a deux objectifs: d’abord, il se veut très pédagogique, parce qu’il y a beaucoup de gens qui ne comprennent pas, par exemple, ce qu’implique la présomption d’innocence ou encore les raisons pour lesquelles des victimes se tournent vers les médias et les réseaux sociaux pour dénoncer. Puis, je voulais aussi nous “challenger” et aller plus loin que certains discours féministes, qui dépeignent les violeurs comme des monstres », confie Suzanne Zaccour.

Les violeurs, ce sont des hommes bien ordinaires, et il y a donc beaucoup de femmes qui sont agressées et qui ne sont pas crues parce qu’on se dit que ça ne se peut pas parce que ce n’est pas un monstre qui les a violées

Puisqu’il n’existe aucune définition officielle et universelle du terme, l’auteure brise la glace en expliquant qu’elle utilisera tout au long de son essai le terme viol et agression sexuelle de façon synonymique « pour désigner tout contact sexuel non désiré ».

« Le mot viol fait souvent réagir, parce qu’il est associé à des clichés comme l’agression au fond d’une ruelle », dit-elle. Le malaise à mettre les « vrais mots » sur les violences sexuelles est également alimenté par une fausse perception qu’elles relèvent du droit, soutient Suzanne Zaccour.

Le principe de la présomption d’innocence en est l’exemple. « Les gens qui utilisent la présomption d’innocence pour culpabiliser et démoniser les victimes se trompent […] Elle n’a pas été créée pour protéger des criminels, mais pour favoriser la recherche de vérité », rappelle-t-elle. D’ailleurs, ce concept se limite au droit criminel, rappelle-t-elle. « Décrier les dénonciations publiques, ce n’est pas protéger la présomption d’innocence. C’est garantir l’impunité aux violeurs », écrit l’auteure.

La juriste rappelle également les limites du droit et les conséquences qu’elles engendrent lorsque la culture du viol est présente. « Lorsqu’on apprend qu’une victime qui a dénoncé son agresseur publiquement n’a pas obtenu raison en cour de justice, il ne faut pas penser que le droit a établi qu’elle mentait », dit-elle. « Tout au plus, le droit n’a pas assez de preuve solide pour justifier une condamnation. Mais on n’a pas fait la preuve que l’agresseur est innocent », fait-elle valoir.

La dernière partie de son essai est consacrée au consentement, un enjeu crucial souvent critiqué, où se retrouve en filigrane le flirt.

« La notion de consentement est souvent vue comme exagérée, on entend des hommes dire que ça va prendre un contrat notarié en trois exemplaires, mais ce n’est pas ça. Ce qu’on veut promouvoir, c’est un comportement égalitaire, qu’on cesse de dire qu’un “non” voulait dire “oui” parce qu’à force d’insister, la fille a fini par coucher avec toi », souligne Suzanne Zaccour.

Et maintenant que les mythes sont déboulonnés, Suzanne Zaccour espère que femmes et hommes feront une introspection. « Je ne crois pas que la place de tous les agresseurs soit en prison, mais je crois qu’il est temps que plusieurs hommes réalisent que leur comportement est teinté par la culture du viol et qu’ils cessent de se convaincre que ce qu’ils font ne correspond pas à l’image qu’on a des agressions sexuelles », dit-elle. Si elle estime qu’une des solutions réside dans l’apprentissage du consentement et l’éducation sexuelle à l’école, elle propose d’ici sa méthode pour promouvoir ce credo : « Croire les victimes. Responsabiliser les violeurs. Honorer le consentement. »

La fabrique du viol

Suzanne Zaccour Léméac, 2019, 176 pages

8 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 9 avril 2019 08 h 16

    Une énormité

    Je ne sais pas ce que dit le livre au sujet des "victimes" et je vais dire ici une énormité rétrograde mais, pour ma part, j'ai été violée au moins deux fois dans ma vie (j'ai 73 ans) pour ne pas avoir su être vraiment agressive, donc ne pas avoir su me protéger vraiment. D'autres auraient pu me protéger et ne l'ont pas fait dans un party où cela était évident car, oui, le monsieur insistait lourdement et ouvertement. Un pari entre hommes? Peut-être. Un sport pour certains? Peut-être. Quoi qu'il en soit, nous sommes TOUS responsables des comportements sexuels déplacés.

  • André Joyal - Inscrit 9 avril 2019 08 h 40

    «Autrice»...

    Je ne vais jamais m'y habituer, moi qui dans les revues françaises ose écrire «auteure». S'il fallait que j'écrive «autrice»...J'entends déjà : Ha! ces Québécois!

  • Céline Delorme - Abonnée 9 avril 2019 08 h 51

    Renseignements.

    Citation: "« Croire les victimes. Responsabiliser les violeurs. Honorer le consentement. »
    Madame Zaccour se présente comme "juriste" la journaliste devrait nous informer si elle est avocate, ou juge, et dans quel pays ou province elle pratique le droit. Ce serait intéressant de savoir quels changements aux lois et aux pratiques juridiques elle recommande. Peut-elle nous donner des exemples de lois d'autres pays qui seraient à suivre et qui améliorenten pratique le sort des victimes?

  • Gilles Roy - Abonné 9 avril 2019 09 h 51

    Ouais bon, pas fameux, le titre choisi...

    Passe encore que l'on cherche à faire passer hommes ordinaires, père, frère, meilleur ami et amoureux comme «violeurs». Tous et toutes ont droit à l'abus langagier, à la confusion théorique et au n'importe quoi méthodologique. Mais que Le Devoir titre cela comme une «vérité», là je décroche, et solidement à part ça.

  • Stéphanie LeBlanc - Inscrite 9 avril 2019 11 h 37

    Les seuls responsables

    Hélène Lecours, ne vous reprochez pas de ne pas avoir su vous protéger. Vous aviez tout un conditionnement social à combattre, celui qui voulait que les femmes soient douces, gentilles et soumises. Même aujourd'hui, la prévention des agressions sexuelles se limite souvent à apprendre aux femmes à adopter un ensemble de comportements visant à éviter de donner à un agresseur la possibilité ou l'envie de les agresser. On ne pense pas à apprendre aux femmes à se défendre si une agression se produit malgré tout. Les seuls responsables des agressions sexuelles sont les agresseurs.