Ces lobbies qui envahissent nos institutions publiques

Stéphane Horel est rompue aux stratégies des grandes entreprises.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Stéphane Horel est rompue aux stratégies des grandes entreprises.

Depuis maintenant des décennies, les grandes entreprises de ce monde usent des mêmes stratégies pernicieuses pour maintenir leurs produits sur le marché en dépit de preuves scientifiques de leur nocivité. À la suite de recherches et d’enquêtes, la journaliste Stéphane Horel a mis en lumière ces stratégies sur lesquelles les pouvoirs publics ferment les yeux. Dans le cadre d’une conférence qu’elle donnera au Coeur des sciences de l’UQAM, le jeudi 28 mars, à 18 h, elle démontrera à quel point les intérêts commerciaux ont « lobbytomisé » nos institutions pourtant censées garantir l’intérêt général.

Journaliste d’enquête au journal Le Monde et auteure de Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, publié aux éditions La Découverte en 2018, Stéphane Horel s’est intéressée aux industries pharmaceutique, chimique, des pesticides et de l’agroalimentaire. Récemment, elle a participé à l’enquête des « Implant Files » menée par le Consortium international des journalistes d’investigation et qui portait sur les dispositifs médicaux, tels que les stimulateurs cardiaques, les prothèses de hanche et les implants mammaires. Cette enquête a révélé combien la réglementation de l’homologation de ces implants était « insuffisante » et combien la « surveillance était déficiente » une fois que ces produits étaient sur le marché.

En entrevue au Devoir, Mme Horel rappelle d’entrée de jeu qu’au Canada, aux États-Unis et en Europe, les agences réglementaires demandent aux entreprises de fournir les résultats d’études sur leurs propres produits et fondent leur décision d’approuver ou de renouveler l’homologation d’un produit sur ces seules études, et ce, même si la dangerosité d’un produit a été mise en évidence par des scientifiques indépendants et financés par le public.

Les études fournies par l’industrie doivent avoir été menées selon des normes internationales établies par l’OCDE, qu’on appelle « bonnes pratiques de laboratoire ou BPL ». Le hic, c’est que les BPL ne sont que « des normes de qualité » qui dictent la méthodologie d’ensemble à respecter « pour que les études ne soient pas faites n’importe comment ». « Mais il y a plein de façons d’obtenir le résultat qu’on veut : on peut arrêter de suivre les rats [traités avec le produit] au bout d’un certain temps, alors que deux mois plus tard, ils auraient développé un cancer », par exemple. Des industriels ont financé des études pour vérifier l’effet du bisphénol A — qu’on trouve dans certains plastiques —, un perturbateur endocrinien dont la structure chimique imite les oestrogènes, sur une race de rats qui est insensible aux effets des oestrogènes ! Mais selon Mme Horel, le problème des BPL est plus large. « Ce n’est pas de la recherche scientifique, laquelle consiste à se poser des questions, à émettre des hypothèses, à les tester et à pousser les limites de la connaissance. »

Qui plus est, les résultats des études fournies par les firmes aux agences réglementaires sont confidentiels. « La science ne marche pas comme ça. La science doit pouvoir être examinée par les pairs, par les confrères qui connaissent le domaine et qui peuvent confirmer ou pas les résultats. Le fait que ces études échappent à cette règle fondamentale de la science est très problématique », souligne la journaliste.

Troisième problème, ce sont les firmes elles-mêmes qui financent ces études. « Sans qu’on aille jusqu’à dire qu’elles manipulent les résultats, on sait que la source de financement d’une étude a un impact sur son résultat. Il a été statistiquement démontré que si une étude est financée par l’industriel qui fabrique le produit, il y a entre quatre et neuf fois plus de chances que le résultat soit favorable au produit que si l’étude est financée par le secteur public », indique-t-elle.

« À partir du moment où on sait tout cela, il est complètement fou qu’on se serve de ces études produites par les industriels pour fonder des décisions aussi graves, et que cela dure depuis 35 ans », s’insurge-t-elle.

Pseudo-controverse

De plus, quand un consensus scientifique commence à émerger quant aux dangers d’un produit, son fabricant s’emploie alors à créer une controverse en finançant des études qui montreront son innocuité. Cette « manufacture du doute vient de l’industrie du tabac et a été utilisée, recyclée et adaptée par toutes les entreprises, y compris celles liées à l’amiante et aux changements climatiques », déclare la journaliste avant de décrire la saga des perturbateurs endocriniens qu’on retrouve dans les plastiques, les pesticides, les cosmétiques et les pneus. « Tandis que la masse d’études universitaires montrant leurs effets néfastes grandit année après année et qu’un rapport publié sous les auspices de l’OMS [Organisation mondiale de la santé] les présentait, en 2013, comme une menace mondiale à laquelle il faut apporter une solution, les industriels financent des études pour montrer le contraire et ces études sont apportées aux décideurs au moment clé où se discutent d’éventuelles réglementations », fait-elle remarquer.

La guerre que mène Monsanto, qui commercialise le glyphosate, l’ingrédient principal du Roundup, l’herbicide le plus vendu au monde, est encore beaucoup plus pernicieuse depuis que des personnes atteintes de cancer en raison de leur exposition à cet herbicide ont attaqué Monsanto en justice. L’accès aux documents internes de Monsanto que ces procès ont autorisé a révélé que des études dans lesquelles des employés de Monsanto sont intervenus ont été publiées par des scientifiques de l’extérieur, payés pour les signer, pour qu’elles apparaissent plus crédibles.

De plus, les industriels tissent des liens avec la communauté scientifique en payant des experts pour faire des études, pour se faire conseiller dans la rédaction d’un rapport à remettre aux agences réglementaires. « Or, quand ces scientifiques sont sollicités pour être membres d’un panel d’experts devant décider si un pesticide est problématique, ils se retrouvent en conflit d’intérêts parce qu’ils ont des liens avec les industriels », dit-elle.

Or, toutes ces stratégies de propagande et de relations publiques sont les mêmes d’un secteur à l’autre.

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