Toute une vie pour trouver son identité

Son plus grand rêve d’enfant était de pouvoir porter des jupes. Au secondaire, les formes féminines de ses amies lui faisaient tourner la tête. Mais ce n’est qu’après avoir soufflé ses 53 bougies que la réalité lui a sauté aux yeux : Isabelle Giguère était née avec un corps qui ne lui convenait pas, celui d’un homme.

« Quand j’ai vu l’entrevue de Caitlyn Jenner [une animatrice nord-américaine transgenre qui était autrefois un athlète olympique médaillé d’or], j’ai commencé à me poser des questions, à regarder des vidéos YouTube de personnes trans, de leur parcours. Tout de suite, je me suis identifiée à ces personnes-là », confie au Devoir cette bibliothécaire, originaire de Montréal.

 
Écoutez le témoignage d'Isabelle sur sa transition

 

 

Pendant longtemps, elle ignorait l’existence même des personnes trans et imaginait encore moins en être une. Il y avait eu pourtant « des signes avant-coureurs », dit-elle. À 5 ans, elle était déjà particulièrement attirée par les vêtements féminins et rêvait de porter des jupes ou des robes. À l’âge adulte, elle a d’ailleurs pris plaisir à s’habiller dans les rayons des femmes, choisissant des vêtements unisexes et s’aventurant même parfois à porter des tuniques et des leggings.

« À mes 40 ans, j’avais décidé de porter des jupes pour hommes pendant un an — mon ex-conjointe avait accepté —, mais j’ai arrêté avant que mon plus grand fils entre à l’école pour ne pas qu’il se fasse intimider », se souvient-elle.

À bien y réfléchir, Isabelle reconnaît s’être toujours sentie différente, trouvant un certain « inconfort » à vivre dans le corps et le genre qu’on lui avait assigné à la naissance.

Parcours de transition

 

« Aujourd’hui, j’ai bientôt 57 ans, et ça m’a pris quatre ans pour arriver à la fin de mon parcours personnel : l’opération de changement de sexe. »

Le 11 mars dernier, après plus d’un an d’attente, Isabelle a enfin eu son rendez-vous pour une vaginoplastie au Centre métropolitain de chirurgie (CMC), dans le nord de Montréal, la seule clinique au Canada à offrir des chirurgies de confirmation de genre. C’est d’ailleurs lors de son dernier jour dans la maison de convalescence reliée au CMC que Le Devoir l’a rencontrée, quelques heures avant qu’elle ne retrouve son quotidien.

Un premier pas

Avant d’en arriver là, Isabelle avait tout d’abord changé la mention de sexe et son prénom sur ses papiers d’état civil. Elle se souvient encore d’avoir pris une journée de congé pour changer son nom partout où c’était nécessaire, comme à sa banque ou à la SAAQ. « J’étais tellement heureuse […] Ç’a été vraiment une grosse étape de pouvoir m’identifier avec mon nouveau prénom. »

Elle a aussi commencé à prendre des hormones féminines dès octobre 2016. Au bout de quelques mois, la texture de sa peau était moins huileuse, son odeur corporelle était différente et elle se sentait plus calme. Sa silhouette est devenue plus féminine : elle avait des hanches, une taille et de la poitrine.

« [Mais] quand je me regardais dans le miroir, il y avait vraiment un clash [car] j’avais toujours des organes génitaux masculins et ça ne marchait pas du tout dans ma tête. » Et même si elle était terrorisée à l’idée de « se faire découper au scalpel », elle avait besoin de cette opération de réassignation sexuelle pour « se sentir complète ».

Le rejet d’un fils

Une semaine après sa vaginoplastie, Isabelle ne peut contenir sa joie. « C’est comme naturel maintenant. […] Mais vu que c’est un nouveau corps, on repart à zéro, je vais devoir l’apprivoiser. » Elle se dit toutefois bien dans sa peau, ayant plus confiance de pouvoir désormais rencontrer quelqu’un, « une amoureuse ».

Photo: Catherine Legault Le Devoir Isabelle Giguère à son dernier jour dans la maison de convalescence reliée au Centre métropolitain de chirurgie de Montréal

Regrette-t-elle d’avoir passé plus de la moitié de sa vie enfermée dans un corps masculin ? « Non, sinon je n’aurais pas eu mes garçons, confie-t-elle. J’ai eu une belle vie. Même s’il y a toujours eu une sorte de tristesse en moi, j’ai été heureuse. »

Seule ombre au tableau : le rejet de son fils et sa séparation d’avec son ex-conjointe.

Quelques embûches

« La première personne à qui j’ai dit [que je pensais être trans], c’est mon ex-conjointe, et ça n’a pas été facile », explique Isabelle. Pendant six mois, le sujet est resté tabou au sein du foyer. Elles ont ensuite commencé une thérapie de couple qui s’est achevée au bout d’un an par une séparation.

« Je pense qu’elle espérait que je change d’avis. Ce qui n’était pas possible ; une fois que tu sais, tu ne peux arrêter. Il n’y a pas de retour en arrière », confie-t-elle, la gorge nouée, précisant lui avoir déjà dit au cours d’une séance qu’elle préférait « mourir comme une femme que de vivre comme un homme ».

Sa relation avec son plus grand fils, désormais âgé de 20 ans, s’est également dégradée. Ce dernier refuse de lui parler depuis son départ de la maison, à l’été 2017. « Ç’a été très, très, très difficile. J’ai mis un certain temps pour me reconstruire. »

Heureusement, la nouvelle a été « merveilleusement bien accueillie » par ses parents, ses deux frères et ses collègues de travail. Certains n’étaient d’ailleurs absolument pas surpris. « Mon plus jeune fils [qui a actuellement 15 ans] m’a même dit : “Ah, là je comprends maintenant.” Car toute ma vie, j’ai été un homme féminin », précise Isabelle en riant.

Prenant un peu de recul par rapport à tout ce qu’elle a vécu dans les dernières années, la quinquagénaire s’estime tout de même chanceuse d’avoir vécu sa transition sans trop de difficultés.

« Aujourd’hui, je sors de la clinique, une amie vient me chercher et je vais pouvoir marcher dans mon quartier, faire mes courses. Je vais appeler mon fils et lui proposer de souper avec moi. J’ai hâte de retrouver ma vie », laisse-t-elle tomber, tout sourire.

NDLR : L’expression « réassignation de sexe », retenue par la World Professional Association for Transgender Health qui définit les standards de soins à privilégier pour les personnes trans, a été utilisée dans nos textes pour en faciliter la compréhension. Il n’existe toutefois pas de consensus sur le terme à utiliser pour désigner ce processus de transition. Les associations de personnes trans et certains chercheurs choisissent plutôt de parler de confirmation ou d’affirmation du genre.

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