Comment le Web a transformé les rapports aux arts

Photo: Spencer Platt / Getty Images / AFP La grande révolution numérique amplifiée par l’interconnexion du réseau des réseaux a fait basculer en ligne une bonne part des productions audiovisuelles et textuelles.

Quelles répercussions ont eues l’invention et le développement du Web et de la grande numérisation sur la culture ? S’agit-il d’une révolution tout en ruptures ou de la continuité de vieilles mutations profondes par un autre moyen technique ?

Le Web est né il y a trente ans, un lundi comme maintenant. Le 13 mars 1989 précisément, quand a été créé le premier site Internet. Ce jour-là, les trois pages « Culture et société » du Devoir proposaient un bilan du 7e Festival international du film sur l’art et une critique de trois soirs de concerts symphoniques sur le thème de la mort. Un article expliquait que les ventes de disques compacts dépasseraient les 12 milliards pendant l’année. Le texte expliquait qu’une décennie auparavant, la cassette dominait ce marché et des éditeurs au Japon commençaient à abandonner le vinyle. Un autre article parlait d’audiences du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) où l’Association des réalisateurs de la radio venait de dénoncer des compressions budgétaires qui « menaçaient de mort » Radio-Canada.

Et quoi encore ? L’exemplaire uniquement en papier du journal proposait aussi des horaires culturels (scènes, cinéma, télévision) et plusieurs publicités pour des émissions de radio ou de télévision et pour des films aussi.

Où en sommes-nous ? Ce qui est bel et bien né ce jour-là il y a trente ans a-t-il fait disparaître ce qui vivait bel et bien ce jour-là ?

Oui et non. Les CD ont certes disparu, ou tout comme. La musique s’écoute surtout en streaming. La grande révolution numérique amplifiée par l’interconnexion du réseau des réseaux a aussi fait basculer en ligne une bonne part des productions audiovisuelles et textuelles, y compris l’information maintenant multimédia. Les publicités ont largement migré vers Internet, où quelques géants monopolisent des profits stratosphériques. Des modèles commerciaux des industries de la culture et des communications parfois multicentenaires vacillent et s’effondrent.

En même temps, le Web avance, et la culture reste plus ou moins telle qu’elle a toujours été. Des concerts, il y en a encore à la pelle à couvrir, ou pas. Il se publie plus de livres que jamais. Et Radio-Canada existe toujours.

Une révolution ?

Ceci n’a donc pas tué cela, tout en le modifiant profondément. D’ailleurs comment peut-on qualifier les effets sur la culture du Web en particulier et de la grande numérisation en général ? Doit-on au fond parler de révolution ?

« J’ai toujours été prudent avec ce qualificatif parce que c’est un lieu commun de dire qu’à chaque nouveau développement technologique, on déclare une révolution », répond le professeur Christian Poirier de l’Institut national de recherche scientifique (INRS), spécialiste des industries culturelles et de l’environnement numérique. « Cela dit, il y a des transformations claires. La prudence demande de bien comprendre les continuités, les discontinuités et les spécificités d’une avancée technologique à l’autre. »

Le recul de trente ans permet de prendre de la hauteur face aux mutations. Les recherches empiriques et qualitatives aussi. Or, selon M. Poirier, les enquêtes centrées sur les dynamiques individuelles permettent de nuancer le portrait du grand bouleversement.

« Il y a des nuances entre l’idée que tout a basculé et celle qu’au fond, c’est du pareil au même, dit-il. On le voit quand on constate que la plupart des opérateurs dans le Web remobilisent des stratégies classiques des industries culturelles des années 1950, 1960 ou 1970. »

C’est le cas de Netflix, qui adopte la très classique option de l’intégration verticale : la compagnie impériale se met à faire de la production après avoir bouleversé la diffusion. Le film Roma, une production netflixienne, ça vous dit quelque chose ? Disney, inversement, va bientôt offrir sa plateforme de mise en streaming.

« La question du produit demeure centrale, et le bon vieux modèle de l’abonnement de la chaîne HBO ou du câble, comme chez Illico, marche encore, ajoute le spécialiste de l’INRS. ITunes, c’est un vidéoclub en ligne. Il faut faire attention aux effets de nouveauté. Lorsqu’on creuse, on découvre des redéploiements d’anciennes manières, mais sur le territoire numérique. »

Une révolution !

Jean-Robert Bisaillon, lui, n’a pas peur de parler de révolution. « J’utilise ce terme très souvent », dit le codirecteur de Lattice, le laboratoire de recherche sur la découvrabilité et les transformations des industries culturelles à l’ère du commerce électronique. Il cite des spécificités révolutionnaires du nouvel outil mondial : la bidirectionnalité, l’interaction et le partage des échanges.

« Tout cela signale une rupture, par rapport à l’imprimerie par exemple, explique-t-il. En plus, la numérisation accroît la dématérialisation. Maintenant, quand on crée des exemplaires, théoriquement, il n’y a pas de perte d’information. Ce clonage, qui n’est pas de la simple copie, a d’énormes répercussions sur notre façon de consommer les arts et la culture, mais aussi sur la capacité de rémunérer les créateurs. »

Lui-même issu du monde musical, M. Bisaillon souligne à quel point cet univers a été transformé en trois décennies. « Le livre papier résiste très bien. Les arts visuels aussi. Les arts vivants subissent la concurrence indirecte du Web et des nouveaux médias. Ils pourraient d’ailleurs bien mieux utiliser ces nouveaux moyens de communication. La musique, elle, est facile à numériser et peu lourde. Elle génère des données sur les goûts des consommateurs qui permettent de profiler très finement les individus, les récepteurs. »

D’où la force des services comme Spotify. Cette compagnie suédoise, numéro un de l’écoute de musique en ligne, vient de porter plainte contre Apple devant la Commission européenne pour concurrence déloyale. Les géants s’entrechoquent et la mutation en cours se caractérise aussi par ce gonflement de mégacompagnies internationales. Netflix représente à elle seule 15 % du trafic Internet mondial et dépasse la moitié des téléchargements en soirée dans certains pays. En additionnant des chaînes YouTube ou des services comme iTunes et Amazon Prime, le streaming vidéo totalise 60 % de la bande passante. Qui sait où on en sera dans trente ans et ce qu’on retrouvera dans Le Devoir, s’il existe toujours, le 13 mars 2049, un samedi…

La fabrique du Web

Il y a cent et mille exemples de mutations par le Web. La Fabrique culturelle en est une et toute une. La plateforme purement numérique a eu cinq ans le 11 mars. La créature de Télé-Québec a été fondée à l’origine pour diffuser des vidéos. Elle est maintenant alimentée par dix bureaux régionaux (le plus récent à Montréal), où de trois à cinq pros produisent du contenu multiformat, du texte au multimédia immersif. Les balados viennent d’y arriver avec La vie secrète des libraires.

La Fabrique s’associe à quelque 150 partenaires à travers le Québec, dont le Festival Regards qui se terminait dimanche à Saguenay. En cinq ans, le pure player a relayé environ 9000 capsules vidéo et contenus divers, dont un bon tiers de productions maison.

«Le Web a permis cette diffusion massive, mais ce que je trouve plus intéressant, c’est la possibilité de parler de contenus plus nichés », dit Jeanne Dompierre, rédactrice en chef de La Fabrique culturelle et jeune romancière (Dopamine). «On ne fait pas dans l’actualité culturelle. On ne cherche pas le buzz. Nous sommes sur tout le territoire québécois pour braquer nos caméras et nos micros sur des artistes et des artisans, des créations et des joyaux du patrimoine qui ne recevraient pas normalement tant d’attention médiatique. Le Web permet aussi de trouver le public pour ce contenu niché».

Certaines diffusions attirent des dizaines de milliers de curieux, d’autres quelques centaines seulement. Le rayonnement déborde largement les frontières, surtout dans la francophonie. La Fabrique a évidemment sa page Facebook. «Tout le monde est en compétition avec tout le monde pour capter l’attention des gens, et pas seulement sur le Web, dit la rédactrice en chef, elle-même pour ainsi dire née avec Internet. On atteint un temps de saturation. Il en reste juste un peu pour l’audio, les balados.»

Mme Dompierre se décrit comme quelqu’un de « très nuancé ». Elle voit bien les immenses avancées positives du Web pour la culture, y compris par la démocratisation des moyens de production et de diffusion, dont la Fabrique n’est qu’un exemple parmi des milliers d’autres. Elle sait aussi que, paradoxalement, la grande numérisation porte aussi en elle le danger d’une uniformisation des contenus et d’un contrôle des données.

«On paye la consommation culturelle avec notre vie privée, résumet- elle. Avec le Web, nous sommes aussi devenus le produit.»