L’extrême droite, la menace

Sans vouloir dresser un portrait-robot des auteurs types de ce genre de massacre, les spécialistes notent plusieurs caractéristiques communes chez ceux-ci.
Photo: Tessa Burrows Agence France-Presse Sans vouloir dresser un portrait-robot des auteurs types de ce genre de massacre, les spécialistes notent plusieurs caractéristiques communes chez ceux-ci.

L’attaque contre deux mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande doit servir de signal d’alarme pour que le terrorisme d’extrême droite cesse d’être considéré comme marginal, soutiennent des spécialistes.

« Au cours des dernières années, l’accent a surtout été mis sur les attentats de type djihadiste ou qui se réclamaient de l’islam […] mais cet accent-là nous a peut-être amenés à laisser de côté l’autre facette de la polarisation sociale dont il était le reflet, c’est-à-dire l’extrême droite », note Stéphanie Tremblay, professeure au Département de sciences des religions de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Les attaques terroristes perpétrées par des auteurs qui s’associent à la mouvance de droite sont en pleine croissance depuis les attentats ayant fait 77 victimes en 2011 à Oslo et Utoya en Norvège, souligne David Morin, titulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation. D’ailleurs, le principal suspect des tueries de jeudi aurait gravé les noms de plusieurs auteurs de massacres sur les chargeurs utilisés pour tuer au moins 49 fidèles musulmans. Le nom d’Alexandre Bissonnette, auteur de l’attentat de la grande mosquée de Québec, y figurerait.

« Ce qui m’étonne encore aujourd’hui, c’est qu’on se demande s’il y a un essor de l’extrémisme violent en Occident alors qu’on a des attentats phares chaque année depuis 2011 », indique M. Morin, qui est également professeur agrégé à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. Par ailleurs, le nombre de crimes haineux est aussi en hausse, rappelle-t-il. « Il y a une augmentation tendancielle des crimes à caractère haineux antisémites et islamophobes. Ce n’est pas du terrorisme, mais c’est une forme réelle de la montée de l’extrême droite qui se traduit dans des gestes plus quotidiens, et à l’heure actuelle, ce dont nous ne sommes pas en train de prendre la mesure, c’est la normalisation de ce discours-là en Occident », dit-il.

Au Canada, l’extrémisme de droite est abordé depuis peu dans les rapports du ministère de la Sécurité publique sur la menace terroriste au Canada. En 2018, le rapport expliquait que « l’extrémisme de droite est traditionnellement alimenté par la haine et la peur » et faisait référence à la tuerie de Moncton en 2014, ainsi qu’à l’attentat de Québec en janvier 2017.

“Le grand remplacement”, ça s’appuie sur la peur qu’il y ait une disparition progressive des personnes blanches majoritaires comme en Nouvelle-Zélande, en Norvège ou au Québec. On se réfère à une disparition due à une invasion, qui serait pensée en complicité avec les gouvernements locaux, des immigrants des pays du tiers-monde et en particulier des musulmans qui représentent l’archétype de l’ennemi diabolique.

« L’extrême droite est apparue tardivement sur les écrans radars. On n’a pas pris la mesure de l’essor de l’idéologie d’extrême droite et de la façon dont elle allait nourrir en retour des mouvements violents », dit M. Morin. « Les gouvernements occidentaux ont été, à juste titre, obnubilés par la menace djihadiste, qui est réelle, mais politiquement parlant, il faut dire qu’on a toujours plus de mal à reconnaître du terrorisme quand il vient de chez nous », dit-il.

Encore vendredi, le président américain, Donald Trump, a déclaré que l’idéologie de la suprématie blanche n’était pas une menace répandue. Interrogé dans le Bureau ovale pour savoir s’il constatait une recrudescence de cette idéologie, le milliardaire républicain a répondu : « Pas vraiment. Je pense qu’il s’agit d’un petit groupe de personnes », a rapporté l’Agence France-Presse.

Imiter

Sans vouloir dresser un portrait-robot des auteurs types de ce genre de massacre, les spécialistes notent plusieurs caractéristiques communes chez ceux-ci. « Ce sont souvent des hommes blancs, qui se sentent comme les héritiers des suprémacistes blancs, et qui voient les immigrants, les Noirs, les homosexuels et les musulmans comme une menace », indique Denise Helly, chercheuse à l’Institut national de la rechercher scientifique (INRS) et spécialiste des questions sur les crimes haineux.

L’auteur des tueries de Nouvelle-Zélande aurait clairement énoncé ses motivations dans « Le grand remplacement », un manifeste de 74 pages inspiré d’un livre du même nom de l’écrivain français Renaud Camus et publié sur Twitter — retiré depuis.

« “Le grand remplacement”, ça s’appuie sur la peur qu’il y ait une disparition progressive des personnes blanches majoritaires comme en Nouvelle-Zélande, en Norvège ou au Québec. On se réfère à une disparition due à une invasion, qui serait pensée en complicité avec les gouvernements locaux, des immigrants des pays du tiers-monde et en particulier des musulmans qui représentent l’archétype de l’ennemi diabolique », indique Mme Tremblay.

Dans les dernières années, la haine des extrémistes de droite s’est surtout déversée sur la communauté musulmane, renchérit Mme Helly. « Dans l’esprit de ces hommes, les musulmans sont certainement la cible la plus légitime à cause des attentats terroristes de Ben Laden à New York et de Daech », explique-t-elle.

Autre point commun, les assaillants seront souvent qualifiés de « loups solitaires » par les autorités et les pouvoirs politiques, alors que dans les faits, dit Mme Tremblay, leurs activités sont loin d’êtres isolées.

« Il va y avoir une image du loup solitaire qui a basculé, mais on oublie souvent la trajectoire, le processus, où s’entremêlent des problèmes individuels et également des problèmes de type politique », rappelle Mme Tremblay. « Ce sont très souvent des gens qui ont un réseau réel ou un réseau virtuel […] C’est rare que ça se fasse de façon complètement seule, on voit également dans le cas de la Nouvelle-Zélande qu’il a revendiqué des liens avec Anders Breivik [auteur de la tuerie en Norvège] et Alexandre Bissonnette », ajoute-t-elle.

Au moment où ces lignes étaient écrites, deux autres hommes étaient en garde à vue relativement à la tuerie de Christchurch sans que l’on sache toutefois ce qui leur est reproché.