Les univers de Dany Laferrière

Charles-Édouard Carrier Collaboration spéciale
«Haïti n’a jamais quitté le cœur du monde. Un peu partout sur cette planète, on s’étonne du fait que les chauffeurs de taxi haïtiens citent Rimbaud et donnent une opinion réfléchie sur la situation au Moyen-Orient», note Dany Laferrière.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse «Haïti n’a jamais quitté le cœur du monde. Un peu partout sur cette planète, on s’étonne du fait que les chauffeurs de taxi haïtiens citent Rimbaud et donnent une opinion réfléchie sur la situation au Moyen-Orient», note Dany Laferrière.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’écrivain québécois d’origine haïtienne Dany Laferrière, de l’Académie française, maîtrise à la perfection la langue de Molière, dans toute sa beauté et toutes ses subtilités. Avec la magie et la poésie des mots, il nous transporte dans les univers qui sont les siens. Le Devoir a échangé avec lui par courriel, alors qu’il attendait son avion pour Guangzhou, en pleine tournée de promotion à travers la Chine. Tour à tour, il nous fait part de ses observations sur l’usage du français, nous parle de littérature en Haïti, de son dernier ouvrage, Autoportrait de Paris avec chat.

Vous voyagez souvent et aux quatre coins du monde. Qu’observez-vous quant à l’usage de la langue française ? Comment se porte-t-elle aujourd’hui ?

Les langues n’ont pas de vie personnelle, elles dépendent des aléas sociaux, politiques ou économiques, mais elles constituent souvent une des plus fortes passions humaines, d’où la difficulté de les analyser. Cela dépend de leur classification dans les besoins. Il y a des peuples en guerre qui cherchent à survivre, des peuples sous la dictature qui cherchent à se libérer, des peuples affamés qui cherchent à manger et d’autres qui résistent aux dogmes religieux. Quand on a résolu ces problèmes, on peut passer à des difficultés d’ordre identitaire tout aussi essentielles. Je remarque simplement que les pays plus pauvres ne parlent jamais de la mort de la langue, ils se contentent de la parler et s’estiment heureux quand on leur permet cela. Les pays plus riches en parlent souvent sous un angle nostalgique et évoquent parfois un temps où leur langue dominait la scène. Quant au Québec, son cas est particulier puisque tout en étant riche, il doit défendre sa langue, la plaçant ainsi au cœur de son identité.

À votre entrée à l’Académie française, en mai 2015, vous avez mentionné qu’il s’agissait d’une élection significative pour Haïti. Aujourd’hui, celle-ci a-t-elle porté ses fruits pour Haïti et ses auteurs ?

J’avais, dès l’annonce de mon entrée à l’Académie, dédié simplement cette élection à Haïti et au Québec. Le premier a structuré ma sensibilité littéraire, et c’est au Québec que j’ai d’abord publié tous mes livres. Il y a une ligne directe entre ces deux pays dans le fait que je sois ce type d’écrivain. Cela dit, lorsqu’Anne Hébert a eu le prix Femina, on ne lui a pas demandé ce qu’elle allait faire pour les écrivains du Québec. On peut, par des conférences et par sa présence sur la scène littéraire, faire comprendre à l’État haïtien qu’écrire est un métier, et à l’État québécois qu’écrire réclame une certaine fantaisie. Aux jeunes écrivains, que c’est une histoire qui dure toute une vie. Qu’ils doivent être attentifs à la vie qui se déroule autour d’eux et chercher à en témoigner par tous les moyens que leur accordent leur sensibilité, leur sens musical et leur capacité à capter une époque comme une vie particulière.

 

Vous serez l’invité d’honneur de la 25e édition de Livres en folie le 20 juin prochain en Haïti. Pour vous qui êtes né à Port-au-Prince, avez grandi à Petit-Goâve, avez écrit pour le journal Le Petit Samedi soir et avez fait partie de l’équipe de Radio Haïti, que signifient ces rencontres en sol haïtien ?

Haïti n’a jamais quitté le cœur du monde. Un peu partout sur cette planète, on s’étonne du fait que les chauffeurs de taxi haïtiens citent Rimbaud et donnent une opinion réfléchie sur la situation au Moyen-Orient. Est-ce un temps trop long sous la dictature qui les a obligés à s’intéresser au reste du monde puisque le dictateur sanctionnait toute opinion sur la situation nationale ? Pour moi, ce sera un moment émouvant puisque j’irai dans des villes que je n’ai pas visitées depuis longtemps et j’aurai la possibilité de converser avec une nouvelle génération.

Votre plus récent livre, Autoportrait de Paris avec chat, marie écriture manuscrite et dessins. Il fait danser les paragraphes et illustrations dans l’ordre et le désordre. De cette façon, n’enlevez-vous pas un peu de cette magie laissée au lecteur lorsqu’il met lui-même en scène le récit dans lequel il est plongé ?

Vous me dites que les dessins sont peut-être de trop et engagent un peu l’imaginaire dans un étroit tunnel... je crois pour ma part qu’il faut prendre un livre avec l’univers qu’il propose. La question est plutôt de savoir s’il reste loyal à cet univers. Suggérer que telle ou telle chose ne se fait pas fait basculer l’art dans l’espace du pouvoir. Le pouvoir du possible, l’art de l’impossible. L’art et le pouvoir créent ainsi une tension nécessaire à notre vie. D’abord, ces dessins sont tellement liés au texte qu’ils deviennent essentiels au livre. C’est cela, le livre. Ce ne sont pas des photos. Le dessin est un art en lui-même. Quand je dessine Miles Davis, ce n’est plus un Miles Davis objectif, mais une vision subjective du musicien. Les mots comme les dessins sur une page forment un tableau dans ce livre.

Est-ce pour cette raison que certains lecteurs voient ce livre comme une expérience, une aventure littéraire ?

La magie d’un texte, c’est le lecteur qui doit la ressentir et c’est assez unanime dans ce cas. On m’a dit qu’on entre dans ce livre sur la pointe des pieds pour s’y installer assez vite. On s’y perd dans des pièces parfois ensoleillées, d’autres fois baignées dans une pénombre, on entend de la musique, celle du jazz, du rap, de Boris Vian ou de Duke Ellington, on assiste à l’éclosion d’un mythe comme celui de Coco Chanel ou au rapprochement étrange entre Villon et Doc Gynéco, et on s’étonne de la force intellectuelle de James Baldwin. C’est ce mélange des genres qui fait l’originalité du livre.

Votre premier roman, Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, est sorti en 1985. Trente-quatre ans plus tard, avez-vous le sentiment que cette œuvre a bien vieilli ?

On ne peut pas savoir. En revanche, le livre est toujours en librairie et un livre que les gens lisent garde sa fraîcheur. Il arrive que des lecteurs vieillissent mal aussi. Au début, ils sont intrépides, lisent des livres réputés difficiles, puis, au fil du temps, ils ne lisent plus que des livres qui se laissent dévorer.

Si le Dany Laferrière qui publiait l’an dernier Autoportrait de Paris avec chat prenait un café avec l’autre Dany Laferrière, celui à la veille du lancement de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, de quoi discuteraient les deux hommes ?

Du café. Celui de ma grand-mère, dont je n’ai oublié ni l’odeur ni le goût. Pas plus que le visage de celle qui a structuré ma sensibilité.

Et comment voyez-vous le futur de la littérature française ?

Je ne lis pas dans le marc de café.

Des auteurs à découvrir

Frantz Duval est journaliste et rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste, le plus ancien quotidien d’Haïti. Il est aussi membre du comité organisateur de la 25e édition de Livres en folie, un événement littéraire auquel Dany Laferrière participera à titre d’invité d’honneur. M. Duval nous propose de découvrir cinq romans francophones signés par une nouvelle génération d’auteurs haïtiens.

Rapatrié, par Nehemy Pierre Dahomey
Il fallait venir un soir, par Billy Midy
Les brasseurs de la ville, par Evains Wèche
Nul chemin dans la peau que saignante étreinte, par Jean D’Amérique
La couturière de Martissant, par Ronald Paul