Une semaine pour combattre l’insécurité linguistique

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
«On va voir des gens qui préfèrent utiliser l’anglais parce qu’ils sont mal à l’aise avec la qualité de leur langue. Mais ce sentiment n’est pas lié à une évaluation objective de leur compétence langagière», remarque la sociolinguiste et professeure à l’Université d’Ottawa Phyllis Dalley.
Photo: iStock «On va voir des gens qui préfèrent utiliser l’anglais parce qu’ils sont mal à l’aise avec la qualité de leur langue. Mais ce sentiment n’est pas lié à une évaluation objective de leur compétence langagière», remarque la sociolinguiste et professeure à l’Université d’Ottawa Phyllis Dalley.

Ce texte fait partie du cahier spécial Semaine internationale de la francophonie

Vous sentez-vous jugés par votre accent ou votre manière de vous exprimer en français ? Peut-être souffrez-vous d’insécurité linguistique. Zoom sur un complexe qui afflige surtout les francophones en contexte minoritaire.

Lors d’une recherche qu’elle menait pour le ministère de l’Éducation de l’Ontario, Phyllis Dalley se rappelle qu’une élève franco-ontarienne de quatrième année lui avait montré le Dictionnaire des difficultés de la langue française. « Elle m’avait dit que ce dictionnaire était fait pour eux, car “ils ne parlaient pas bien français”, alors que le français était leur seule langue d’usage », raconte la sociolinguiste et professeure à l’Université d’Ottawa.

À ses yeux, il s’agissait d’une manifestation d’insécurité linguistique. Cette expression désigne un sentiment d’infériorité ou d’incompétence vécu par plusieurs francophones en contexte minoritaire lorsqu’ils s’expriment en français, même s’il s’agit de leur langue maternelle. Cette impression prend sa source dans l’idée que sa langue n’a pas la même valeur qu’une autre, par exemple l’anglais, ou que l’on ne s’exprime pas dans la bonne variété de la langue, comme certains francophones du Canada peuvent le ressentir à la rencontre de Québécois, ou comme certains Québécois peuvent le ressentir à la rencontre de Français.

Suzanne Robillard, Franco-Colombienne et doctorante en sociolinguistique à l’Université d’Ottawa, a vécu ce choc la première fois lorsqu’elle a participé à des événements d’envergure nationale. « J’ai rencontré des francophones en contexte majoritaire, qui pensaient que mon accent était anglophone, se souvient-elle. Je me faisais dire que je parlais très mal et qu’on ne me comprenait pas. On voulait me parler en anglais, malgré le fait que j’ai grandi en parlant français. »

Ce complexe peut parfois se transformer en une crainte de prendre la parole, voire un refus ou un abandon de s’exprimer en français. « On va voir des gens qui préfèrent utiliser l’anglais parce qu’ils sont mal à l’aise avec la qualité de leur langue, ajoute Phyllis Dalley. Mais ce sentiment n’est pas lié à une évaluation objective de leur compétence langagière. »

Anne Vinet-Roy, présidente de l’Association canadienne d’éducation de langue française (ACELF), a aussi observé ce phénomène chez ses élèves durant la vingtaine d’années où elle a enseigné au secondaire dans le nord de l’Ontario. « Quand on leur reprochait de ne pas utiliser la langue française régulièrement, ils me disaient qu’ils aimaient mieux parler anglais parce qu’ils se sentaient moins jugés, moins critiqués. Pourtant, ils parlaient très bien le français », observe-t-elle.

À ses yeux, la Semaine nationale de la francophonie, organisée par l’ACELF, vise justement à contrer cette insécurité linguistique. Le thème de cette année, « Francophones… naturellement ! », est entre autres une invitation faite aux francophones du pays à développer le réflexe de ne jamais hésiter à demander des services ou à s’exprimer en français.

Une stratégie portée par les jeunes

L’insécurité linguistique n’est pas nouvelle. En revanche, l’expression circule de plus en plus dans la francophonie canadienne. « Il y a une prise de conscience depuis peu de temps », signale Phyllis Dalley, qui explore cette notion depuis les années 2000. Des discussions sur le sujet se sont déroulées dans le cadre du congrès de l’ACELF en 2017. Pour lancer sa plateforme Web ONFR+ il y a quelques semaines, la chaîne franco-ontarienne TFO a mis en ligne une série de capsules, intitulée « Les accents », qui aborde la question.

« Ce sont les jeunes qui ont commencé à s’approprier le terme d’insécurité linguistique », remarque Phyllis Dalley. C’est le cas de Sue Duguay, présidente de la Fédération de la jeunesse canadienne-française (FJCF). La Néo-Brunswikoise raconte avoir vécu une forme d’insécurité linguistique lorsqu’elle entrait simplement à l’épicerie dans son village natal, majoritairement anglophone. « Je n’avais pas le courage de dire “bonjour” au lieu de dire “hi” ou “hello” », souligne-t-elle.

Avec le FJCF, elle travaille actuellement à l’élaboration d’une Stratégie nationale pour la sécurité linguistique, question d’aborder cet enjeu avec « une vision plus positive ». Son objectif consiste à concevoir une stratégie qui pourrait être utilisée dans tous les domaines, par toutes les générations et dans toutes les régions du pays pour conscientiser les collectivités et trouver des solutions. Des consultations et un sondage ont été menés au cours des derniers mois sur la question, tandis qu’un symposium sera organisé prochainement sur le sujet.

Sans vouloir sauter aux conclusions trop vite, Sue Duguay constate que l’idée d’une communication et d’un dialogue entre les communautés linguistiques minoritaires et majoritaires pour comprendre les différentes réalités revient régulièrement parmi les commentaires entendus.

Phyllis Dalley a des doutes quant à la possibilité d’effacer complètement l’insécurité linguistique. « Il faudrait déconstruire tous les rapports de pouvoir entre les langues et les variétés de langue. » L’école et les médias peuvent néanmoins faciliter, selon elle, un changement d’attitude ou de perception. À l’échelle de la personne, elle croit qu’il faut travailler sur les capacités des gens à prendre la parole, même s’ils se sentent mal à l’aise ou ont l’impression que leur manière de parler n’est pas valorisée.

Des ateliers

En Colombie-Britannique, Suzanne Robillard a, quant à elle, mené des ateliers sur l’insécurité linguistique pour des jeunes de 14 à 25 ans en collaboration le Conseil jeunesse francophone de la Colombie-Britannique (CJFCB). « On travaille avec les jeunes pour les écouter, pour entendre leur expérience, et puis on propose des solutions », dit-elle. Une part importante de l’exercice est consacrée à démontrer qu’il n’y a pas un bon et un mauvais français. Toujours avec le CJFCB, elle développe actuellement des ateliers pour les professeurs de français et les parents. « Ils sont peut-être moins sensibilisés aux enjeux que leurs enfants vivent », soulève-t-elle, en évoquant que plusieurs francophones d’ailleurs s’installent dans la province de l’Ouest canadien.

L’une des solutions est, selon elle, de constituer un modèle linguistique plutôt que de corriger explicitement ceux qui prennent la parole, ce qui risque d’être perçu comme une critique et n’aide en rien les locuteurs à s’améliorer. Elle juge que le discours dénonçant des calques de l’anglais comme un signe de la détérioration du français vise la mauvaise cible. « Le problème, ce n’est pas la structure de la langue, c’est tout le complexe social qui entoure l’utilisation du français, dont un aspect est cette insécurité qu’on ressent parfois en s’exprimant dans cette langue, croit la Franco-Colombienne. C’est complexe comme problème, mais la première étape, c’est la sensibilisation et l’ouverture d’esprit [à l’idée] qu’il existe d’autres francophonies tout aussi valables et valides que le français québécois. »