L’art de créer des mots

Martine Letarte Collaboration spéciale
Les néologismes proviennent de partout. Le mot «égoportrait», par exemple, n’a pas été créé par l’Office, mais par le journaliste du «Devoir» Fabien Deglise.
Photo: iStock Les néologismes proviennent de partout. Le mot «égoportrait», par exemple, n’a pas été créé par l’Office, mais par le journaliste du «Devoir» Fabien Deglise.

Ce texte fait partie du cahier spécial Semaine internationale de la francophonie

L’Office québécois de la langue française (OQLF) est constamment appelé à créer des mots pour décrire de nouvelles réalités de la vie moderne. Il a d’ailleurs lancé pour la première fois cette année un concours de créativité lexicale pour les élèves du secondaire. Xavier Darras, coordonnateur de la production terminologique à l’OQLF, et Julie Létourneau, porte-parole de l’OQLF, répondent aux questions du Devoir sur cette mission un brin mystérieuse que constitue la création de mots.

Qui a la responsabilité de créer des mots en français et comment réalisez-vous ce travail ?

Xavier Darras : Nous sommes une équipe d’environ 15 personnes, des terminologues, qui travaillent sur le Grand Dictionnaire terminologique pour enrichir la langue française.

Nous réalisons des travaux thématiques, comme créer le vocabulaire d’un domaine particulier. Nous l’avons fait récemment pour les réseaux sociaux, l’électrification des transports et les systèmes d’aide à la conduite. Nous avons aussi réalisé un vocabulaire pour l’intelligence artificielle qui connaît un grand essor à Montréal.

L’Office a à cœur que les gens puissent travailler en français, alors il faut s’assurer que les besoins terminologiques sont comblés.

Nous répondons aussi à plusieurs questions du grand public, d’entreprises, d’associations et de la fonction publique. La plupart du temps, nous leur donnons le bon mot à utiliser qui existe déjà. Les autres fois, nous sommes devant une tendance récente qui n’a pas encore été nommée, donc il faut créer un mot, un néologisme. Nous avons un fonctionnement assez souple pour le faire et je crois que c’est notre force.

Collaborez-vous avec la France pour réaliser ce travail ?

Nous avons une bonne collaboration avec notre équivalent, la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, mais nous sommes autonomes.

Nous prenons connaissance de ce que nous faisons de part et d’autre. Parfois, la France adopte des mots qui ont été créés au Québec, comme « courriel », dont l’inventeur reste d’ailleurs inconnu. Et parfois, c’est nous qui adoptons les mots créés en France. Comme « mégadonnées ».

Pouvez-vous me donner des exemples de mots créés par l’OQLF qui se sont imposés dans les dernières années ?

Nous avons créé « baladodiffusion » en 2014. Il a fallu un peu de temps pour que son utilisation soit généralisée, mais l’un des premiers à l’avoir utilisé a été le blogueur Bruno Guglielminetti. Il y a aussi « pourriel », « clavardage », « hameçonnage », « infonuagique » et « mot-clic ». Le mot « égoportrait » n’a pas été créé par l’Office, mais par le journaliste du Devoir Fabien Deglise. Nous l’avons adopté et nous avons créé une fiche dans le Grand Dictionnaire terminologique qui fut la plus consultée pendant trois ans ! Ces mots sont ensuite généralement intégrés au Petit Larousse ou au Petit Robert, lorsque ce n’est pas aux deux.

Peut-on parler d’un domaine sur lequel vous travaillez actuellement ?

Nous sommes entre autres en train de créer un vocabulaire pour tout ce qui touche à la cryptomonnaie [bitcoin]. Nous avons déjà réalisé des fiches terminologiques récemment pour « minage », « minage clandestin », « parachutage », etc. Nous poursuivons notre travail dans le domaine.

Pourquoi avez-vous décidé de lancer cette année un concours de créativité lexicale ?

Julie Létourneau : C’est important de pouvoir travailler en amont avec les jeunes, de proposer des options en français pour les mots anglais qu’ils utilisent. Nous voulons montrer avec le concours que le français est une langue vivante, pas figée ni rigide.

Nous leur donnons ainsi la possibilité de faire des propositions pour permettre d’exprimer en français quatre concepts qu’ils utilisent dans leur vie de tous les jours : « athleisure », « life hack », « streamer » et « youthquake ». Puis, on leur laisse un cinquième concept au choix. Nous voulons qu’ils s’amusent avec la langue, qu’ils puissent trouver des mots le fun pour décrire leur réalité.

Le concours, qui se tient dans le cadre de La Francofête, est réalisé en collaboration avec les professeurs de français du secondaire et est directement lié au programme de formation. Les propositions sont acceptées jusqu’au 29 mars et ensuite, nous prendrons le temps de les analyser. Nous prévoyons d’annoncer les gagnants le 6 mai.

Entre 500 et 700
C’est le nombre de fiches ajoutées par année au Grand dictionnaire terminologique de l’OQLF. Plus de 1000 y sont aussi mises à jour annuellement.Chaque fiche peut comprendre un ou plusieurs termes, soit le terme principal ainsi que ses synonymes et ses variantes. Plus d’une centaine de ces mots sont qualifiés de néologismes de forme ou de sens. Ces nouveaux mots ou nouveaux termes complexes composés de quelques mots sont créés par l’OQLF, ou sont répertoriés dans la documentation.

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