La francophonie canadienne aux abois

Jean-François Venne Collaboration spéciale
Manifestation à Ottawa contre les coupes du gouvernement ontarien dans les services aux francophones le 1er décembre dernier
Photo: Patrick Doyle La Presse canadienne Manifestation à Ottawa contre les coupes du gouvernement ontarien dans les services aux francophones le 1er décembre dernier

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’année 2018 n’a pas été de tout repos pour les communautés franco-canadiennes et acadienne. À peine élu, le gouvernement conservateur de Doug Ford reniait sa promesse d’appuyer la création de la première université entièrement francophone en Ontario. Cet établissement devait ouvrir ses portes à Toronto en 2020. Le Commissariat aux services français, mis en place en 2007 afin d’assurer que des services soient fournis dans cette langue dans plusieurs régions ontariennes, passait ensuite à la trappe, tout comme l’aide financière de 2,9 millions de dollars promise par les libéraux au théâtre la Nouvelle Scène (LNS) Gilles Desjardins.

Au Nouveau-Brunswick, l’élection du 24 septembre 2018 a finalement débouché, quelques mois plus tard, sur la prise du pouvoir par le Parti progressiste-conservateur de Blaine Higgs, un unilingue anglophone. Pour la première fois depuis trente ans, le premier ministre de la seule province officiellement bilingue ne peut s’adresser à ses citoyens francophones dans leur langue. M. Higgs a déjà été membre du défunt parti Confederation of Regions (CoR), qui militait contre le bilinguisme dans les services publics. Il a même tenté sans succès d’en prendre la tête en 1989. Minoritaire, le gouvernement de Blaine Higgs doit s’appuyer sur le parti People’s Alliance, dont le programme électoral en 2018 prônait l’abolition du Commissariat aux langues officielles de la province, ainsi que celle du réseau de santé francophone et du système de transport scolaire francophone.

Le budget a le dos large

Il y a un trait commun entre ces récentes attaques contre les droits linguistiques des Franco-Ontariens et des Acadiens. Dans les deux cas, des raisons budgétaires et non identitaires sont invoquées pour justifier les compressions. L’annulation de l’université francophone en Ontario a ainsi été expliquée laconiquement par « un examen plus détaillé de la situation financière de la province ». Idem pour les autres coupes. Au Nouveau-Brunswick, les militants anti-bilinguisme en dénoncent les coûts pour les finances publiques de la province.

« Ce sont les nouveaux habits de la francophobie, tout simplement », explique Serge Miville, titulaire de la Chaire de recherche en histoire de l’Ontario français à l’Université Laurentienne. Au début du XXe siècle, rappelle-t-il, des arguments identitaires alimentaient les mesures anti-francophones, comme la volonté de promouvoir l’anglais et de fonder un pays homogène culturellement et linguistiquement. La francophobie était alors plus explicite, notamment dans les propos virulents de l’Ordre d’Orange ou des catholiques irlandais.

Il donne l’exemple du règlement 17, adopté en Ontario en 1912. Ce dernier interdisait l’usage du français comme langue d’enseignement et de communication dans les écoles. À l’époque, cette mesure visait directement à contrer le développement d’une communauté franco-ontarienne en plein essor. Des raisons semblables ont présidé à l’interdiction de l’enseignement en français après la deuxième année du primaire en Alberta, en vigueur jusque dans les années 1960.

Faire entendre sa voix

Une situation que Jean Johnson, président de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), a bien connue. Originaire de Donnelly, dans le nord de l’Alberta, il se souvient de l’époque où il se rendait à l’école avec ses petits camarades francophones, pour se faire enseigner dans une langue qu’aucun d’entre eux ne maîtrisait.

Inutile de préciser qu’il observe avec tristesse et colère les nouvelles attaques contre les droits linguistiques des francophones, qu’il décrit comme une manifestation canadienne de la tentation du populisme. Loin de baisser les bras, il rappelle l’importance de répondre à ceux qui font du « Québec bashing » ou tiennent des propos anti-francophones ou anti-bilinguisme.

« Il faut relancer ces gens avec des contre-arguments, affirme-t-il. C’est justement le rôle de la FCFA de mettre en lumière la richesse et l’importance du fait français au pays et les avantages liés à un Canada bilingue. »

La Fédération porte d’ailleurs la parole des francophones jusqu’au sommet de l’État. M. Johnson a récemment rencontré le premier ministre Justin Trudeau, afin de lui confier ses inquiétudes et de présenter sa vision de la dualité linguistique au pays. Au passage, il a réitéré la revendication de la FCFA d’obtenir une révision de la Loi sur les langues officielles. M. Trudeau devrait présenter au cours des prochaines semaines un projet de loi type.

La FCFA a dévoilé le 5 mars sa vision des changements à apporter à cette loi, laquelle célèbre cette année son cinquantième anniversaire. La Fédération souhaite notamment la création d’une autorité centrale capable de faire respecter cette loi dans toutes les institutions fédérales et celle d’un tribunal administratif des langues officielles, ainsi que le renforcement du rôle du commissaire aux langues officielles. Elle propose aussi que tous les transferts de fonds aux provinces et territoires comportent une obligation d’adopter des mesures d’appui aux langues officielles.

Réapprendre à se parler

La FCFA travaille également à l’organisation d’un grand sommet des francophones du Québec, des Franco-Canadiens et des Acadiens. Un projet auquel le premier ministre François Legault et Sonia LeBel, ministre responsable des Relations canadiennes et de la Francophonie canadienne, se seraient montrés ouverts, selon M. Johnson. Ce dernier rêve d’un gigantesque rassemblement à l’été 2020, combinant fête culturelle et grande conversation nationale sur la dualité linguistique au pays.

« Il faut ouvrir un dialogue et créer un espace d’échange récurrent, croit-il. Les francophones ont eu tendance à se concentrer sur leur propre communauté depuis plusieurs années, mais la mobilisation nationale du 1er décembre dernier a montré la force de l’unité. » Cette journée-là, des milliers de Franco-Canadiens de partout au pays sont descendus dans la rue pour manifester contre les compressions décrétées dans les services aux francophones en Ontario.

Bien sûr, ce grand rassemblement ne peut que rappeler les états généraux de 1966-1969. Or, ces derniers avaient marqué une rupture entre les Québécois et les Franco-Canadiens. À l’époque, les délégués avaient adopté une résolution désignant le Québec comme territoire national du Canada français. Les Franco-Ontariens et une bonne partie des francophones de l’Ouest et des Acadiens s’y étaient opposés et avaient eu l’impression d’être abandonnés par les francophones du Québec.

« Il est temps d’oublier cet épisode et de recommencer à se parler, affirme Serge Miville. Il faut multiplier les points de rencontre entre le Québec et les francophones du reste du Canada, cibler nos intérêts convergents et nous unir pour créer un meilleur rapport de force. Le Québec gagne quand la francophonie canadienne va bien, et l’inverse est aussi vrai. »