Enseigner à en perdre l’ouïe

Le Tribunal administratif du travail (TAT) a déclaré que Pierre Verreault, professeur d’éducation physique, était «porteur d’une surdité neuro-sensorielle d’origine professionnelle» et que la CNESST devait l’indemniser.
Photo: iStock Le Tribunal administratif du travail (TAT) a déclaré que Pierre Verreault, professeur d’éducation physique, était «porteur d’une surdité neuro-sensorielle d’origine professionnelle» et que la CNESST devait l’indemniser.

La Commission des normes de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) a été forcée d’indemniser un professeur d’éducation physique de la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean devenu partiellement sourd après avoir fait carrière dans des gymnases d’écoles primaires trop bruyants.

Dans une décision rendue le 2 août, le Tribunal administratif du travail (TAT) a déclaré que Pierre Verreault, 67 ans, était « porteur d’une surdité neuro-sensorielle d’origine professionnelle » et que la CNESST devait l’indemniser.

M. Verreault a travaillé de 1976 à 2011 dans les gymnases des écoles primaires de la région du Saguenay. « C’était très, très bruyant », dit-il. « Au primaire, chez nous, ce sont toutes de vieilles écoles. Les murs sont en béton, les planchers aussi. […] Toutes les écoles que j’ai faites étaient comme ça. »

« Les sifflets, c’est probablement le bruit le plus fort. […] Sur le coup, je ne m’en suis pas rendu compte, mais après, oui. […] Les petites filles aussi ont la voix claire. Quand ça crie, ça fesse », a-t-il dit en riant lors d’un entretien au téléphone. « Certains matériels sont très bruyants, comme les bâtons de bois, de hockey. »

Cette décision est prise alors que des voix s’élèvent pour remplacer les traditionnels gymnases de béton par des espaces à l’acoustique plus douce.

« Je pense que maintenant, on n’a pas le choix de se pencher là-dessus », plaide le porte-parole du projet Lab-École et promoteur des saines habitudes de vie Pierre Lavoie. « Ça tombe bien, on est en train de travailler à faire baisser le nombre de décibels des gymnases », avance-t-il.

Pour lui, la décision du TAT est un argument de plus pour agir. « On savait que c’était beaucoup trop fort, mais on ne savait pas jusqu’où ça pouvait aller. »

Selon la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), il est temps que ce problème soit reconnu. « On a tendance à penser que la surdité professionnelle, il faut que ce soit dans un métier de la construction, mais ce n’est pas uniquement ça », plaide sa présidente, Sonia Éthier.

La décision, souligne-t-elle, montre que la jurisprudence au Québec « progresse pour reconnaître les atteintes auditives dans le milieu de l’enseignement ».

Des normes à corriger

Selon l’expert audiologiste qui a témoigné devant le tribunal administratif, M. Verreault aurait été exposé quotidiennement au travail à des niveaux de bruit allant jusqu’à 90 décibels.

Les premiers signes de pertes auditives sont apparus au cours des années 1990, après quinze ans de carrière. Sa conjointe de l’époque lui avait alors fait remarquer qu’il la faisait de plus en plus répéter quand elle parlait. Il a alors consulté un ORL, qui a constaté un problème de surdité et lui a recommandé le port d’un appareil auditif.

Surpris, le professeur d’éducation physique pensait que le problème découlait peut-être de ses activités de bricolage. « Je ne me doutais pas que c’était à cause de mon ouvrage. C’est l’audiologiste qui a soulevé cette possibilité », raconte-t-il. La génétique pointait aussi en ce sens. : « J’ai dix frères et soeurs et il n’y a que moi qui ai des appareils. »

Retraité depuis 2011, M. Verreault a été débouté deux fois par la CNESST avant de porter sa cause devant le Tribunal administratif du travail. Sans aide d’une association ou d’un syndicat, il a étoffé son dossier en faisant mesurer les décibels dans les gymnases de la région.

« J’ai reçu un sonomètre puis je l’ai passé à plusieurs professeurs d’éducation physique qui ont enregistré le niveau de bruit durant les séances. Ça montait des fois jusqu’à 105 décibels. »

Les indemnités de la CNESST ont permis de payer pour ses appareils auditifs qui valent entre 6000 et 7000 $, précise-t-il. Si ces prothèses lui permettent de fonctionner, elles ne rétablissent toutefois pas complètement son ouïe. « Même avec des appareils, la télévision, c’est difficile. »

Lorsqu’on lui demande ce qu’il faudrait faire pour éviter que d’autres enseignants subissent le même sort, il mentionne que « les murs pourraient être faits avec des matières plus absorbantes pour le son ». Le retraité signale en outre que les normes sur les seuils de bruits acceptables devraient être revues dans la Loi sur la santé et la sécurité du travail.

Dans le règlement, la valeur limite au risque de surdité professionnelle est d’un maximum de 90 décibels pendant 8 heures alors qu’elle est de 85 dans le reste du Canada.

Selon Sonia Éthier de la CSQ, il faut que ce soit changé. « Le règlement date de 1979. Il est vraiment désuet », dit-elle.

La présidente de la CSQ réclame enfin que les indemnisations de la CNESST soient plus faciles à obtenir dans des dossiers comme celui de M. Verreault. « Quand un médecin spécialiste reconnaît que le travailleur a été exposé à des bruits excessifs et que c’est une maladie professionnelle, la CNESST devrait l’accepter d’emblée. Ce n’est pas normal que le travailleur ait le fardeau de se rendre au tribunal. […] Si le règlement était changé, ce serait beaucoup plus facile. »

Pierre Lavoie souligne quant à lui qu’il existe des matériaux pour adapter de vieux gymnases. « J’ai visité des écoles où ça avait été fait. Les gens avaient changé le revêtement du plancher, ils avaient mis un matériau acoustique sur les murs et des bandes au plafond. »

Il ajoute qu’il faudra aussi construire les gymnases différemment à l’avenir, comme ce sera le cas pour les sept projets qui seront développés dans le cadre du projet Lab-École. Reste à savoir ce qu’il adviendra de toutes les autres écoles, dit-il. « Lorsqu’on construit des gymnases aujourd’hui, est-ce que le financement est assez élevé pour qu’on soit en mesure de réduire le niveau de décibels ? C’est la question qu’on doit se poser. »

 
 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait que Pierre Verreault a travaillé de 1976 à 2001 dans les gymnases des écoles primaires de la région du Saguenay, a été modifiée.​

7 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 13 mars 2019 08 h 47

    Un autre dossier qui concerne directement le ministre de l’Éducation, après celui rapporté ce matin par Le Devoir sur une école de Montréal. Il manque dix millions de dollars. Monsieur le ministre !

    Le ministre est bien silencieux.... Quand ça fait pas son affaire, ou que ça écorche son image !

  • Marcel Vachon - Abonné 13 mars 2019 08 h 52

    Scandaleux.

    Si ce Pierre Verreault a réussi à aller chercher des $ pour son problème, imaginez ce $ multiplié par tous les professeurs d'éducation physique du Québec présents et passés qui ont des problèmes semblables. Je trouve scandaleux que nous soyons obligé de payer pour ça. (taxes, taxes, taxes). Si ce Pierre Verreault avait travaillé dans un milieu moins bruillant, peut-être qu'il aurait eu ce même problème auditif pour des raisons personnelles multiples et de santée problématique. Je connais des gens qui ont un problème auditif et qui ne sont pas dans un milieu bruillant.
    Les chauves pourraient faire cette même démarche en exposant que c'est à cause des mauvais luminaires des classes. Ça va finir où ces réclamations sans fin?

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 13 mars 2019 09 h 47

    Et qu'en est-il

    des bruits ambiants dans les salles de cinéma, ceux des publicités à la télévion: de ces annonces insipides, bruyantes et énervantes où des adultes et des enfants crient, sautent et dansent à vous faire avoir le tournis sous prétexte ...que les enfants doivent bouger.

    Les cours de récréation sont aussi des "invites": à la "couraille"...aux "chamaillages"...au "tirailllage"...au "criage", sous prétexte de donner
    libre cour: à une pulsion... une envie de...,un goût pour. Et, parfois, des directions d'école en sont les initiateurs (comme tout récemment) ...on auta tout vu.

    Une randonnée en forêt, une marche dans un parc , une sortie scolaire pour apprendre les sons de la nature:oiseaux, grenouilles, ruisseau, etc ...ça doit se trouver partout...mais ça demande l'effort de "penser", "réfléchir" etc
    Aujourd'hui, tout va trop vite....et le silence semble avoir "mauvaise presse".

    Ne vous demandez plus d'où proviennent la plupart de ces cas de troubles d'apprentissage (sic) scolaire et autres symptômes connexes.
    La génération Z n'est pas sortie du pétrin...

  • Guy Boucher - Abonné 13 mars 2019 11 h 40

    Ministère de l'Éducation devra arrêter de faire la sourde oreille .....

  • David Bellemare - Inscrit 13 mars 2019 17 h 03

    le bruit dans les gymnases d'école est effectivement très important

    J'ai travaillé 31 ans dans le domaine de la santé au travail. J'ai pris des mesures de bruit sur de longues périodes auprès de professeurs d'éducation physique et de musique entre autres. Ces mesures sont faites avec un appareil qui cumule le bruit auquel est exposé le travailleur pendant une période qui peut varier de quelques minutes à plusieurs heures.
    Dans les cas que j'ai traités, la mesure s'échelonnait sur toute la journée de travail, incluant le temps où le professeur n'est pas particulièrement exposé au bruit.
    Les résultats donnaient une exposition supérieure aux normes en vigueur, exposition pouvant provoquer une surdité au bout de longues années de carrière. C'est donc normal que ces enseignants soient indemnisés au même titre qu'un travailleur dans une scierie, ou autre atelier de travail bruyant.
    Les gens qui s'en offusquent doivent savoir que ce ne sont pas leurs taxes qui paient pour ça, mais bien les cotisations des employeurs à la CSST. Et pour ce qui est des autres bruits auxquels on s'expose en dehors des heures de travail, on en tient compte dans l'évaluation de l'indemnisation des travailleurs. Par exemple, on détermine si les hobbys de la personne peuvent aussi être en cause. Par exemple la chasse, la menuiserie, les discothèques, bars, spectacles auxquels on assiste. Mais rares sont ceux qui peuvent pratiquer leur hobby 7 ou 8 heures par jour, 30 à 40 heures par semaine. Ça a une grande importance dans l'acquisition de la surdité.