ll y a 30 ans naissait le Web

Photo: Wikimedia Commons Le poste de travail NeXT utilisé par Tim Berners-Lee comme le premier serveur Internet et introduit de façon discrète au CERN.

« On a connecté le monde, mais on a aussi connecté toute la merde qui allait avec. » Au téléphone, Ben Segal, ingénieur au laboratoire du CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, est tout sauf lénifiant lorsqu’il remonte le fil de l’histoire du Web, dont il a accompagné la naissance.

C’était il y a 30 ans, presque jour pour jour. « Nous étions des gens éduqués dans les années 1960, des optimistes, des rêveurs. Pour nous, l’avenir ne pouvait qu’être meilleur, et cette invention allait y contribuer. Mais ce que nous avons oublié dans nos équations, c’est la dimension humaine. »

 

Faire rimer connexion avec déception. Voilà ce que semble faire pour cet anniversaire le mentor de Tim Berners-Lee, l’homme à l’origine du Web, ce système de classification et de mise en relation de l’information sur Internet qui a fait apparaître sur les écrans du monde les pages du même nom et des sigles techniques désormais familiers comme URL ou HTML.

L’idée révolutionnaire a, en trois décennies, favorisé les échanges, ouvert certains esprits, pour mieux en fermer d’autres, ouvert la voie à des révolutions culturelles et sociales, mais aussi à la manipulation des masses connectées en vases clos, à l’ingérence dans les processus démocratiques, à la surveillance passive et à l’exploitation des données personnelles à des fins commerciales ou politiques.

Loin de l’utopie

« Ces éléments disruptifs, nous devons y faire face, dit Ben Segal joint il y a quelques jours par Le Devoir à Genève, en Suisse. Dans cet univers, il y a beaucoup de personnes brillantes qui n’ont pas toutes de bonnes intentions. Et forcément, ça crée un monde plus instable et plus dangereux. » Un monde loin de l’utopie de départ, fédératrice et enjouée qui, sur l’autoroute de l’information, a fini par déraper, selon lui. Parfois un peu. Certains jours, beaucoup.

Photo: Sebastian Derungs Agence France-Presse Ben Segal et Tim Berners-Lee, pionniers d’Internet

Retour aux fondamentaux en cliquant sur le mot « racine ». Le 12 mars 1989, Tim Berners-Lee, jeune informaticien britannique du CERN, pose les bases du Web dans un document de quelques pages à peine qu’il soumet à son supérieur, Mike Sendall. Au contact de Ben Segal, le jeune Tim se frotte depuis plusieurs mois aux protocoles Internet, ces règles régissant la transmission de données entre des terminaux informatiques, mais rêve d’une grande bibliothèque de données consultables de n’importe quel ordinateur à l’intérieur du laboratoire de recherche nucléaire. Il veut relier toute l’information disponible avec des liens hypertextes, il veut un serveur et un navigateur qu’il va nommer « worldwideweb » et qui va former ce triple « w » désormais fondu dans la normalité de nos existences numériques.

« Le Web, c’était une curiosité pilotée par ce rêveur », dit Ben Segal qui souligne à gros trait qu’à l’époque, le CERN ne voit pas d’un très bon oeil Internet, cette invention américaine, et mise timidement sur l’idée de Tim Berners-Lee. « Le département d’informatique n’attirait pas trop l’attention. Ça a aidé Tim à développer son truc. Son chef était complaisant. Avec ma complicité, on a réussi à lui acheter un ordinateur NeXT [un appareil américain] sans que cela soit trop visible du reste de l’organisation. »

Quand on clique sur « En résumé », la suite des choses pourrait se dévoiler dans une série d’autres hyperliens faisant apparaître les mots « Mosaic », premier navigateur Web mis au monde dans l’Illinois par des universitaires après que Tim Berners-Lee eut rendu disponible à la planète entière le code de son idée de WWW sur Usenet, ce système de forum en réseau. L’application est devenue par la suite Netscape, le fureteur de référence dans les premières années du Web. C’est d’ailleurs par elle que les internautes pouvaient alors accéder, au début des années 1990, à la Toile du Québec, premier répertoire de pages Web locales, mis au monde, entre autres par Chrystian Guy.

« Nous avons fait mieux, collectivement, avec le Web que sans », assure le pionnier du Web québécois qui travaille désormais pour une compagnie de conseil en technologie et logiciels. « Le Web, ce n’est qu’un média de transmission du savoir et de l’information. Ce qu’on y met, c’est ce qu’on y trouve et il ne faut pas s’en étonner. »

Selon lui, les malversations, les trafics d’influence, la pensée en vase clos, la surveillance ont toujours existé dans l’histoire de l’humanité, et « le Web n’a rien changé à tout ça ». « Le fait que des entreprises cherchent à s’approprier cet outil, c’est tout à fait normal. Bien sûr, il faut s’y opposer, pas pour être plus libre, mais pour ralentir le processus de contrôle de l’information, de désinformation, de malinformation qui va toujours exister, tant que l’humain, qui cherche à mettre son point de vue dans une meilleure lumière, va exister. »

Ces éléments disruptifs, nous devons y faire face. Dans cet univers, il y a beaucoup de personnes brillantes qui n’ont pas toutes de bonnes intentions. Et forcément, ça crée un monde plus instable et plus dangereux. 

Le père fondateur du Web, Tim Berners-Lee, lui donne sans doute raison, lui qui, en novembre dernier, a lancé une vaste campagne avec l’appui de la Web Foundation pour libérer et ouvrir un Web qu’il considère aujourd’hui comme un peu trop colonisé par des intérêts économiques restreints. Ceux de Google, d’Amazon ou de Facebook en tête. L’hégémonie et les contrôles imposés par ces géants sur l’information sont loin de cultiver l’« espace universel » accessible gratuitement à tous qu’il avait imaginé dans son petit bureau du CERN. Baptisée #fortheweb, sa campagne appelle à un changement radical du mode de fonctionnement des applications du Web pour remettre le contrôle de l’information dans les mains des utilisateurs et la soustraire à ceux qui cherchent à en faire de l’argent ou à exploiter les faiblesses des masses à des fins de propagande.

« La décentralisation, les protocoles ouverts, c’est l’idée de départ, dit Alexis Fitzjean, membre de La Quadrature du Net, un organisme européen qui milite pour un Web plus proche de son idéologie originelle. Il faut revenir à cette idée de l’internaute producteur et diffuseur de l’information, mais aussi imposer des interfaces de programmation [les fameuses API] ouvertes qui permettraient à un usager de ne plus être captif d’un réseau social et de migrer vers un autre, sans peur de perdre son historique, ses données personnelles ou ses contacts. »

« Le Web, c’est un bel outil, dit Chrystian Guy, mais c’est comme si on avait donné un marteau à des singes. Pour l’instant, le singe a frappé avec, mais cela reste un outil de luxe pour un animal qui n’a pas encore le savoir nécessaire pour faire quelque chose de plus probant avec. » « Nous n’avions pas prévu l’ampleur que le Web allait avoir, sa rapidité et encore moins la consolidation capitaliste qu’il a fait naître », ajoute Ben Segal, en disant avoir été heureux d’assister à sa naissance, d’avoir été témoin des connexions qu’il a permis, mais en ajoutant envisager désormais l’avenir d’un oeil sombre. « J’ai toujours été optimiste dans ma vie, mais aujourd’hui, je le suis moins », ajoute-t-il confirmant ainsi qu’à trente ans, le Web polarise les opinions. Y compris sur son avenir.