Le Québec pourrait-il à son tour adopter la fin du changement d’heure?

Des personnes brandissaient des réveils qu’elles faisaient sonner sur les marches de la gare Saint-Charles à Marseille, en 2007, lors d’un acte artistique surprise quelques jours avant le printemps et le changement d’heure.
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Des personnes brandissaient des réveils qu’elles faisaient sonner sur les marches de la gare Saint-Charles à Marseille, en 2007, lors d’un acte artistique surprise quelques jours avant le printemps et le changement d’heure.

Le changement d’heure a fait son temps. En tout cas, plus de 83 % des 2,1 millions de Français sondés en ligne au début du mois viennent de se prononcer pour la fin de ce yo-yo temporel.

Cette consultation nationale s’inscrit dans un projet de suppression de la mesure horaire à l’échelle de l’Union européenne. La mutation pourrait entrer en vigueur dès 2021. Un autre coup de sonde continental mené en juillet a établi que quatre Européens sur cinq souhaitent aussi supprimer la manipulation semestrielle des horloges.

« Des millions de personnes ont répondu et croient que l’heure d’été devrait être maintenue pour toujours à l’avenir, avait commenté le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. C’est comme ça que ça va être. Les gens veulent ceci, nous le faisons. »

Le mouvement s’amplifie. L’Argentine a abandonné l’heure d’été en 2009, la Fédération de Russie en 2011, le Chili en 2015, la Namibie il y a deux ans, etc.

Sauf erreur, il n’y a rien de semblable dans les plans pour l’instant de ce côté-ci de l’Atlantique Nord. Le Québec, maître de son horloge nationale, passe cette année à l’heure avancée de l’Est (en ajoutant une heure) dans la nuit du samedi 9 au dimanche 10 mars. On reviendra à l’heure normale, l’heure d’hiver, le 3 novembre.

Touche pas à mon horloge !

Une pétition déposée à l’Assemblée nationale le 2 mai 2013 par la blogueuse Valérie Harvey (nomadesse.com) a pourtant proposé de cesser ce va-et-vient. L’idée, appuyée par 8228 signatures, n’a pas eu d’effet. « Le Québec va toujours s’ajuster sur les États-Unis », dit en entrevue au Devoir la sociologue Valérie Harvey en rappelant que ce ne sont pas toutes les sociétés du monde qui jouent avec l’heure. Elle-même en a pris conscience après un voyage au Japon, où on garde le même temps toute l’année.

Le ministre de la Santé Réjean Hébert avait répondu ceci pour justifier le statu quo : « De façon générale, à la lecture des différentes études qui portent sur la question, on constate que les arguments de nature économique s’opposent à ceux reliés à la santé. » Le Dr Hébert évoquait des impacts économiques positifs et des conséquences physiologiques négatives.

Ces derniers se confirment : jouer avec les aiguilles a des impacts sur le rythme circadien, l’horloge biologique qui contrôle les rythmes de sommeil et d’éveil, l’état de vigilance et même la température corporelle. Une étude américaine portant sur des élèves de l’Indiana (les comtés de cet État n’adoptent pas tous la même heure) a établi que le changement d’heure affectait les résultats aux examens d’admission aux universités.

Pour l’économie, par contre, il n’y a pratiquement aucun avantage à jouer au maître du temps. « À une époque, le changement avait du sens pour économiser de l’énergie, explique le professeur de HEC Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie. Dans les faits, la mesure a très peu d’impacts sur la consommation énergétique. La part de l’éclairage dans la consommation totale est faible et l’est de plus en plus avec les nouvelles lumières. Ça n’a donc aucun sens de maintenir cette mesure en évoquant cet argument. »

Les recherches montrent par exemple que la dépense énergétique peut augmenter avec la lumière du jour. Les consommateurs peuvent profiter de l’heure supplémentaire éclairée naturellement pour quitter la maison en voiture et aller magasiner. En même temps, d’autres activités énergivores, comme l’utilisation d’un ordinateur, ne sont pas impactées par la lumière artificielle ou naturelle.

À une époque, le changement avait du sens pour économiser de l’énergie. Dans les faits, la mesure a très peu d’impacts sur la consommation énergétique. […] Ça n’a donc aucun sens de maintenir cette mesure en évoquant cet argument.

 

Time is money

Jouer avec les heures aurait été imaginé dès la fin du XVIIIe siècle par l’Américain Benjamin Franklin. Sept fuseaux horaires ont été répartis aux États-Unis et au Canada en 1884 à la demande des compagnies de chemin de fer pour permettre la coordination des horaires de train.

L’idée d’étendre le temps estival pour profiter de la lumière du jour et ainsi économiser de l’électricité s’est imposée brièvement pendant les deux guerres mondiales, en Amérique du Nord comme sous le IIIe Reich. Le Québec a maintenu l’heure avancée à partir des années 1920. Le changement allait alors du début de mai à la fin de septembre, pour cinq mois donc.

La crise du pétrole de 1973 a favorisé l’extension de l’heure d’été, là encore comme mesure d’économie d’énergie. Les décennies suivantes ont joué avec le début et la fin de l’heure avancée. En gros, le Canada a suivi les États-Unis.

Les lobbys ont influencé la décision. Le Congrès américain a adopté un nouvel horaire national en 1986 après des consultations. L’heure avancée durait alors sept mois par année, du début d’avril à la fin d’octobre. À elle seule, l’industrie du golf estimait qu’un mois de lumière étendue de plus par année lui rapporterait plus de 200 millions de dollars en ventes supplémentaires d’équipement et en surplus de location de temps de jeu. L’industrie du barbecue projetait un gain de 100 millions en vente de fours et de briquettes.

L’industrie du bonbon a milité pour l’horaire gonflé pendant un quart de siècle. Les fabricants de sucreries souhaitaient que la fête d’Halloween se tienne avant la bascule temporelle, l’idée voulant que le temps de lumière du jour supplémentaire stimulerait la collecte de leurs produits. Au moment des audiences sur le Daylight Saving, en 1985, des lobbyistes avaient symboliquement déposé de petites citrouilles en sucre sur les sièges des sénateurs.

De nouvelles consultations menées en 2005 ont finalement fait gonfler d’un mois supplémentaire l’heure d’été, maintenant étendue aux deux tiers de l’année. Ce calendrier étendu sur huit mois d’heures d’été prévaut encore dans la majorité de l’Amérique du Nord, de Kuujjuaq à San Diego.

« D’autres priorités »

Le Québec a ajusté ses aiguilles en 2006 avec sa Loi sur le temps légal, entrée en vigueur l’année suivante. Au Canada, le temps est de compétence provinciale. La Saskatchewan reste toute l’année à l’heure normale.

La loi québécoise installe le fuseau horaire « dans la partie du Québec à l’ouest du méridien du soixante-troisième degré de longitude Ouest ». Elle ajoute le territoire de la municipalité régionale du comté de Minganie, qui déborde vers l’est sous le Labrador.

Vérification faite auprès du ministère de la Justice, gardien du temps national, il n’y a « pour l’instant » aucune intention d’en changer, comme s’y engage l’Europe. « Nous n’avons pas encore pris le temps de nous pencher sur cette question, dit au Devoir une porte-parole du ministère. Nous avons d’autres priorités plus importantes en ce début de mandat. »


L’heure est grave

Environ 75 pays changent d’heure deux fois par année. Le va-et-vient affecte quelque 1,6 milliard de personnes. Elles ne seront plus qu’un milliard après l’adoption prévisible d’une heure annuelle constante par l’Union européenne, dans deux ans.

Les heures ne changent pas en même temps en Europe et en Amérique du Nord. Ici, le changement a lieu le deuxième dimanche de mars (cette fin de semaine donc, dans la nuit du 9 au 10 mars), tandis que les pays de l’Union européenne y arriveront le dernier dimanche du mois, dans la nuit du 23 au 24 mars.

Le Québec s’est ajusté en 2007 à l’horaire des États-Unis en prolongeant d’un mois la période de l’heure d’été, qui débute plus tôt qu’en Europe au printemps et se termine une semaine plus tard à l’automne. En gros, la mesure permet maintenant au Québec comme aux États-Unis de bénéficier de huit mois d’heure d’été au lieu de six par année comme il y a cent ans.

Les services de sécurité incendie suggèrent de changer les piles des avertisseurs de fumée au moment du jeu avec les horloges. C’est peut-être finalement le seul avantage réel de ce yo-yo temporel.
13 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 9 mars 2019 05 h 07

    L'horloge biologique.

    Pas simple à gérer toute cette histoire! UTC 00:00, UTC+1, +2, etc. UTC-1, -2. etc. L'économie, le sommeil, la famille, les études, le travail, les loisirs... Les saisons, les dates du changement d'heure ici, ailleurs. Avec le Brexit que feront l'Irlande, le Portugal et, dans une moindre mesure, l'Ulster? (!) Se coucher à l'heure des poules et se lever à l'heure des coqs est impossible. Tout cela me rend dépressif. Misère!

    JHS Baril

    Ps. Bon billet, M Baillargeon!

  • Bernard Terreault - Abonné 9 mars 2019 06 h 53

    Je hais l'heure avancée

    Ça me dérange.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 9 mars 2019 07 h 06

    Changement d'heure....

    Changer d'heure oui, mais gardons celui d'été!
    Pendant que l'on nous abreuve d'intelligence artificielle et de téléphone intelligent, il faut croire que les « dignitaires » demeurent dans les limbes de ceux qui nous rabâchent sans arrêt la raison qui avait motivé le changement d'heure....Tout le monde, ou presque est au courant, alors passons aux actes!
    Les avantages seraient nombreux et faciliteraient l'harmonisation à l'échelle planétaire, comme pour communiquer à l'étranger. L'impact sur la santé avec le système actuel est loin d'être bon, autant pour les humains que pour les animaux domestiques!
    Quant aux zones, il serait probablement plus facile de s'y retrouver en considérant uniquement les fuseaux horaires, sans découpage d'accomodement.
    Dans les régions nordiques, comme en Gaspésie, les jours sont très courts et l'absence de lumière naturelle se fait sentir...
    Je vote pour garder l'heure d'été en permanence!

    • Denis Carrier - Abonné 9 mars 2019 20 h 15

      Je déplore que l’on parle d’heure d’hiver et d’heure d’été. Il s’agit là d’une notion qui va à l’encontre même de la notion de jour et de nuit. Midi est l’heure où le soleil est à son zénith. Être coupé de la nature au point d’oublier cela me choque. Nous devrions n’avoir que l’heure vraie, pas d’heure avancée ou reculée. Ce sont nos mauvaises habitudes qu’il faudrait changer comme celle de se coucher trop tard.

  • François Beaulé - Abonné 9 mars 2019 07 h 13

    La pile de mon avertisseur dure 1 an et demi

    Je la teste avec mon voltmètre. La changer au bout de 4 mois ou de 8 mois est pur gaspillage.

    Mais le véritable avantage du changement d'heure est d'avoir de la clarté à l'extérieur plus tôt le matin en automne et en hiver. Pour les enfants qui marchent pour aller à l'école notamment. Et d'avoir de plus longues soirées ensoleillées au printemps et en été.

    La proposition retenue par le président de la Commission européenne d'adopter l'heure avancée de façon permanente, plutôt que l'heure normale, est curieuse. Midi signifie le milieu de la journée et minuit le milieu de la nuit. Même chose pour midday et midnight. Conserver l'heure normale et modifier les horaires serait plus rationnel. Les gens y seraient habitués au bout de quelques semaines.

  • Germain Dallaire - Abonné 9 mars 2019 07 h 50

    Un point de vue bien subjectif

    En tout cas, pour moi, j'espère qu'on fera pas comme en Europe parce que ça va vouloir dire qu'en décembre, il fera nuit jusqu'à 8 hres et je trouve qu'il n'y a rien de plus déprimant que se lever à la noirceur.