Les hauts et les bas d’une angoissée

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les écoles, du primaire jusqu’à l’université, doivent offrir toutes sortes d’accommodements pour les élèves et étudiants anxieux.

Simone Dussault a cru mourir lors de son premier examen du ministère, en 3e secondaire. En sueur, le coeur battant la chamade, elle cherchait son air. Elle voyait des points noirs. La tête entre les mains, affalée sur son bureau, elle a failli vomir. « C’était horrible. J’ai finalement eu une bonne note. La plupart du temps, j’ai d’excellentes notes. J’étais capable de réussir l’examen, mais j’anticipais le pire », raconte Simone, attablée dans un café près de chez ses parents, dans le quartier Rosemont à Montréal.

On a rendez-vous avec cette dynamique jeune femme de 20 ans pour jaser d’anxiété. Plus précisément de trouble d’anxiété généralisée. Le sien. Ça ne paraît pas, mais Simone Dussault est une anxieuse. Elle s’en doutait depuis longtemps, mais cette crise de panique survenue en plein examen, il y a cinq ans, lui a fait réaliser qu’elle devait demander de l’aide.

Le diagnostic d’anxiété généralisée l’a à la fois rassurée et déstabilisée. C’est rassurant de mettre des mots sur un malaise qu’on ressent depuis toujours. Simone a compris pourquoi elle avait parfois l’impression d’étouffer, victime d’une grave maladie, jusqu’au bord de l’évanouissement. C’était en même temps troublant d’apprendre qu’elle devra vivre avec cette part d’ombre pour le reste de sa vie.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Simone Dussault: «Les personnes anxieuses, on est toujours en état d’alerte.»

Le mal de l’heure

L’anxiété est le mal de l’heure chez les jeunes. Au cours des dernières années, il y a eu la montée du déficit d’attention, de l’hyperactivité, des troubles de comportement. De nos jours, c’est l’anxiété qui retient l’attention des experts. La proportion d’élèves du secondaire qui se disent anxieux a presque doublé en six ans, passant de 9 % à 17 % entre les années 2010-2011 et 2016-2017, a révélé l’Institut de la statistique du Québec en décembre dernier.

Les écoles, du primaire jusqu’à l’université, doivent offrir toutes sortes d’accommodements pour les élèves et étudiants anxieux : examens dans de petites salles, présentations orales par vidéo — et non devant la classe. Des professeurs se font même prévenir de ne jamais poser de questions à certains élèves devant le reste du groupe, trop anxieux pour qu’on s’adresse à eux devant tout le monde.

Le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) a recommandé la semaine dernière de changer la façon d’évaluer les élèves parce que les bulletins actuels créent de l’anxiété chez les jeunes. Il a notamment proposé d’éliminer la moyenne de groupe et d’évaluer les élèves en fonction de l’atteinte d’objectifs, sans comparer les résultats au sein de la classe. Ce « climat de concurrence » rend les élèves anxieux et décourage les plus faibles, note l’organisme.

État d’alerte

Simone Dussault, elle, a traversé la plus grande partie de son parcours scolaire sans aucune aide spéciale pour les « élèves en difficulté », puisqu’elle n’avait pas été diagnostiquée. Même après son diagnostic, elle n’a bénéficié d’aucun « plan d’intervention » qui aurait pu lui permettre d’obtenir des services d’accompagnement.

Depuis toujours douée pour l’école, elle l’est encore. Mais l’anxiété lui complique la vie. C’est comme un nuage qui la suit partout. « Les personnes anxieuses, on est toujours en état d’alerte. Ça nous demande de l’énergie juste d’exister », résume Simone. Ce que ça veut dire, vivre avec l’anxiété ? Elle raconte avec détails un épisode où elle allait visiter son chum, dans l’est de Montréal, un soir de l’automne dernier.

« J’ai pris l’autobus 185 rue Sherbrooke. Après trois arrêts, j’ai ressenti une espèce de chaleur poisseuse qui m’a envahie. Une espèce de grosse boule qui monte, qui monte et qui prend tout ton corps. C’est tellement fort que tu ne peux rien faire. Je suis sortie du bus et je suis presque tombée par terre d’étourdissement. J’ai appelé mon père pour qu’il vienne me chercher. »

Aussi loin qu’elle s’en souvienne, Simone s’est toujours sentie coincée dans une salle de classe, « parce que je ne pouvais pas partir si ça me tentait ». Au secondaire et au cégep, elle ne compte plus le nombre de fois où elle s’est réfugiée dans les toilettes pour appeler sa mère en pleurant.

« Le simple fait d’aller à l’école me mettait beaucoup de pression. Le vase était toujours proche de déborder. Je ne faisais pas de crise chaque jour, mais je me sentais constamment anxieuse », dit-elle.

Et d’où vient-elle, cette anxiété ? Simone conclut qu’elle a probablement hérité d’une personnalité anxieuse. Ses parents — qui n’ont pas de trouble anxieux — lui ont raconté qu’au berceau, elle arrachait des bouts de tapisserie qu’elle manipulait de façon compulsive. Comme un tic. Simone s’est longtemps rongé les ongles, mais elle a arrêté : les germes la rendent anxieuse.

Simone vient d’obtenir son diplôme d’études collégiales en sciences humaines. Elle a fait son DEC en trois ans et demi plutôt qu’en deux ans. Elle s’est donné du temps, pour souffler un peu. Elle prend une session de congé avant d’aller à l’université, probablement en psychoéducation. Elle a aussi commencé un blogue — lamaladeimaginaire.home.blog — où elle raconte les hauts et les bas de sa vie de grande anxieuse. Elle peut même rire de son propre trouble. Toujours avec intelligence, avec le mot juste. Simone a apprivoisé l’anxiété. Les crises se font plus rares et moins intenses.

17%
C’est la proportion d’élèves du secondaire qui se disaient anxieux en 2016-2017, par rapport à 9 % en 2010-2011, selon l’Institut de la statistique du Québec.

« Depuis que j’ai commencé à bloguer, j’ai eu beaucoup de messages de gens qui disent : “Tu mets des mots sur ce que je ressens”, raconte-t-elle. Je suis restée très longtemps seule avec ça. Je pensais que, si je n’en parlais pas, ça allait se régler tout seul. Je fais mon blogue pour aider les autres, mais ça m’aide aussi d’une certaine façon. »

En cinq années de thérapie, elle a appris à relaxer. Elle fait du jogging, du yoga, de la méditation. Elle se couche tôt et ne prend pas d’alcool. Elle a un chat aussi. « Des fois, quand je me réveille la nuit, je panique, je suis en sueur et je respire mal. Je caresse mon chat, il ronronne. Ça m’apaise. »

Simone a appris à affronter ses peurs. Elle a appris à vivre avec l’ombre de l’anxiété. « Avant, je combattais la crise. Il faut juste l’accepter. Tu relaxes et tu la laisses t’envahir. Si je lutte, ça empire. Si tu n’as pas peur de la crise, elle n’a pas d’emprise sur toi. »

Au moment où vous lisez ces lignes, Simone Dussault aura affronté la pire de ses peurs : l’avion. Elle a pris souvent l’avion avec ses parents. Une douzaine de fois. Pour elle, c’est un cauchemar. Mais elle a accepté l’invitation de son amoureux : passer la semaine de relâche en Floride. Une étape de plus sur le chemin de la guérison.

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