Voter et s’émanciper

Les suffragettes québécoises vont se rendre à 15 reprises au parlement à Québec, entre 1922 et 1940, afin de militer pour l’obtention du droit de vote des femmes. Ici à l’une de ces occasions, par un hiver des années 1920, on voit Idola Saint-Jean, Antoinette Mercure et Nora Sampson de l’Alliance canadienne pour le vote des femmes du Québec.
Photo: Collection Alain Gariépy, Assemblée nationale du Québec Les suffragettes québécoises vont se rendre à 15 reprises au parlement à Québec, entre 1922 et 1940, afin de militer pour l’obtention du droit de vote des femmes. Ici à l’une de ces occasions, par un hiver des années 1920, on voit Idola Saint-Jean, Antoinette Mercure et Nora Sampson de l’Alliance canadienne pour le vote des femmes du Québec.

Républicain, le chef patriote Louis-Joseph Papineau se prononce contre le droit de vote accordé aux femmes jusqu’aux années 1830. Il dit : « Quant à l’usage de faire voter les femmes, il est juste de le détruire. »

Un réactionnaire, ce Papineau ? Mais non. Inspiré par la générosité des idées de Jean-Jacques Rousseau, il en adopte aussi les travers, montre Denyse Baillargeon dans Repenser la nation, l’histoire la plus complète publiée à ce jour pour qui souhaite comprendre l’histoire du suffrage féminin au Québec.

Au XIXe siècle, une conception masculine de la citoyenneté devient plus que jamais le propre des démocraties. Tout comme les révolutionnaires français ou anglais, les patriotes de 1837-1838 vont considérer que le droit de vote est à réserver aux hommes, au prétexte que ce sont eux qui assurent la défense du bien commun. Ils croient volontiers que la maternité et l’éducation sont les premiers devoirs des femmes et que, conséquemment, leur contribution à la nation les confine à la sphère privée.

Très avancés sur bien des tableaux sociaux, les patriotes tournent néanmoins le dos à la représentation des femmes, et cela, au nom même de leur idéal républicain, dans l’état d’esprit qui gouverne alors les consciences tumultueuses de ces révolutionnaires.

Quelques années plus tôt, rappelle Denyse Baillargeon, cette opposition au droit de vote des femmes ne constitue pas un point de vue commun aux patriotes, mais bien à leurs opposants. Ce n’est que graduellement que cette idée de l’exclusion des femmes, défendue d’abord par des Torys impérialistes, va se généraliser. En 1832, durant une élection partielle âprement disputée, on voit désormais cette position se cristalliser : la présence des femmes au bureau de scrutin est plus contestée que jamais. L’idée que seuls les hommes ont les capacités de développer et d’affirmer des convictions politiques s’affirme.

Deux ans plus tard, les députés de l’Assemblée, tous des hommes, adoptent une première loi excluant les femmes du vote.

Pourtant, rappelle l’historienne, le vote des femmes était à majorité favorable aux patriotes. Ce ne sont donc pas des motifs électoralistes qui soutiennent cet interdit, mais bien une nouvelle conception de la société, plus largement partagée qu’on ne pourrait le croire a priori.

Qu’en pensent les femmes elles-mêmes ?

Passionnée d’idées politiques, éduquée, épistolière remarquable, Julie Bruneau ne fait aucune allusion à cette question dans ses discussions avec son mari, Louis-Joseph Papineau. L’opposition au vote des femmes ne semble pas trouver spécialement d’opposantes.

« Il semblerait donc, écrit Baillargeon, que les femmes partagent l’idéologie des sphères séparées qui est alors en voie de s’imposer et qui les tient en haute estime dans la mesure où elles acceptent le nouveau partage des rôles et des fonctions. »

En 1849, dans l’indifférence ou, du moins, dans le silence, le suffrage féminin est formellement interdit.

Quel est ce « nouveau » partage de tâches qui conduit à cette suppression du vote ? Pour les femmes, du moins pour les propriétaires et les veuves, c’est-à-dire selon une conception du monde où la démocratie sert d’abord à promouvoir les intérêts des possédants, le vote avait été accordé depuis 1791.

À la fin du XIXe siècle, la présence massive des femmes dans les institutions d’intérêt public est incontestable. Elles sont présentes dans des oeuvres d’éducation, de soins, de charité. Cette présence va favoriser la naissance de ce qu’on va appeler « le mouvement des femmes ». À un esprit de bienfaisance pétri par des considérations religieuses va succéder une volonté de s’attaquer à la source des problèmes sociaux, dans une vision plus ouvertement politique.

En vertu de leurs interventions dans la sphère publique, au nom de cette volonté de réforme sociale qui les anime, les femmes vont s’attribuer un statut de citoyenne qui débouche sur des revendications électorales.

Municipal et éducation

Les premières luttes pour le suffrage féminin s’engagent à l’échelle municipale et scolaire. Comme l’éducation est un domaine étroitement associé aux femmes, plusieurs voudront se faire élire dans les conseils scolaires où tout, en vérité, dépend déjà d’elles. Denyse Baillargeon dissipe un a priori selon lequel le clergé catholique se montre forcément opposé au suffrage féminin, du moins en politique municipale. Par peur d’une trop grande influence des anglophones, le clergé soutient, en certains cas, le vote des femmes.

La lutte pour le suffrage universel débute dans les années 1910. Forte d’un succès sur la scène fédérale pendant la Grande Guerre, elle se poursuit dans les années 1920, jusqu’à l’obtention du droit de vote au Québec en 1940. Mais elle se poursuit bien au-delà en ce qui concerne la représentation effective, entre autres pour les femmes autochtones, auxquelles Denyse Baillargeon consacre des passages éclairants.

« Le rouge de l’humiliation »

Les suffragistes vont devoir longtemps ronger leur impatience. « Nous avons senti le rouge de l’humiliation nous monter au front en mesurant l’injustice qui nous met, en présence de toutes les autres provinces […], dans un tel état d’infériorité », affirme l’écrivaine Gaétane de Montreuil en 1928.

Un des opposants les plus notables au vote des femmes ? Henri Bourassa, le fondateur du Devoir, petit-fils de Papineau, mais animé par des idées sociales ultramontaines qui sont étrangères à son illustre aïeul. Reste que pour les femmes, en regard du vote, le résultat demeure le même…

Comment expliquer l’opposition au vote chez les femmes elles-mêmes ? L’émancipation, les sociologues le savent, se structure souvent dans des sphères hétérogènes où ceux qui sont appelés à en profiter le plus comptent au nombre de ceux qui en sont le moins conscients. Sans compter que « les autorités politiques et religieuses au Québec considèrent que le barrage opposé à cette demande [pour le vote des femmes] constitue un autre moyen d’affirmer la différence, sinon la supériorité, du peuple canadien-français »…

En 1940, Le Devoir propose même la tenue d’un référendum québécois sur le droit de vote des femmes, convaincu qu’une majorité d’entre elles le refuseront ! Ce référendum n’aura jamais lieu.

Grâce à l’adoption d’une loi par le gouvernement d’Adélard Godbout, les femmes voteront. Mais après ? Dans ce livre-synthèse incontournable pour qui s’intéresse à la vie sociale et politique, Denyse Baillargeon rappelle qu’il faut attendre 1961 pour qu’une première femme, Marie-Claire Kirkland, siège à Québec.

En 2019, la parité n’est pas encore chose acquise. Cette question de la parité, rappelle d’ailleurs l’historienne, pose la question de savoir si les femmes font, ou non, de la politique de manière différente des hommes. « Il semble bien difficile de l’affirmer », observe-t-elle. L’égalité, n’est-ce pas aussi le droit de pouvoir faire « aussi pire » que les autres ?

Repenser la nation

Denyse Baillargeon, Éditions du Remue-Ménage, Montréal, 2019, 235 pages

6 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 8 mars 2019 07 h 50

    Débat

    Il y a tout un débat à propos de: voter ou non, concernant les deux sexes. Mais à propos des femmes, je me souviens du livre de Naomi Wolf: Fire with Fire, qui disait qu'aux États-Unis du moins, il y a plus de femmes que d'hommes qui ont droit de vote et que si elles étaient unies dans leurs intentions, et dans le vote, elles pourraient se donner absolument tout ce qu'elles veulent. En plus, elles pourraient mettre fin à la guerre!

    Impressionnant.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 8 mars 2019 08 h 17

      J'oubliais: pour Étienne Chouard ( un homme), voter c'est choisir nos maïtres. C'est être enfant politiquement. Ëtre un.e adulte politique, c'est être ' constituan.e", c'est -à-dire, participer à l'écriture citoyenne de la Constitution, la loi des lois. Il a un gros site Internet pour en parler. Ici, Roméo Bouchard, André Larocque ont écrit sur le sujet.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 8 mars 2019 08 h 21

      Constituant.e, bien sûr, une erreur de frappe!

  • Denis Paquette - Abonné 8 mars 2019 08 h 10

    le monde pour exister exige plus que des je, qu'il soit féminin ou masculin

    ce pourrait il que s'émanciper soit plus que celui de voter qu'au dela du devoir civic il y a le monde, et que ca exige plus qu'un je, voila mon opinion

  • Serge Lamarche - Abonné 8 mars 2019 13 h 23

    Perdre pour gagner

    Je n'ai pas l'impression que les femmes perdaient beaucoup à cette époque, en perdant le droit de vote. Les voteurs se faisaient achaler d'un bord et de l'autre. Les femmes jouissaient donc de la paix, comme la Suisse.

  • Yves Corbeil - Inscrit 8 mars 2019 15 h 53

    Avec ce que cela donne sérieux

    Aujourd'hui avec du recul, qu'ossa donne. Il y a quelqu'un qui croit vraiment que ça sert à autre chose que faire vivre toutes ces maisons de sondages qui sont aussi précise qu'une montre au Dollarama. Il y en a aucun qui fait ce qu'il a dit et même souvent ce qu'il dit au quotidien pour éteindre le feu des réseaux en continue. Trente quelques pourcent des votes et ça se croit le droit d'hypothèquer la vie de toute la population sans son consentement avec des décisions irrationnelles.

    Émanciper...plutôt enfirouaper comme tous les voteux.