L’islamophobie, une forme de sexisme?

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
L'islamophobie a une dimension intersectionnelle, reposant à la fois sur le sexisme, le racisme et l'appartenance religieuse, selon la FFQ.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L'islamophobie a une dimension intersectionnelle, reposant à la fois sur le sexisme, le racisme et l'appartenance religieuse, selon la FFQ.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

En 2009, les premiers débats sur le port du voile au sein de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) avaient abouti à une proposition s’opposant à leur interdiction pour les fonctionnaires, hormis celles exerçant des fonctions coercitives. Dix ans plus tard, l’organisation réévalue officiellement sa position au regard de l’évolution des dynamiques de pouvoir au Québec entre la population majoritaire et les populations minoritaires. La Fédération refuse de « faire partie de la structure qui va empêcher les femmes voilées d’avancer ».

La FFQ publiait récemment un texte d’opinion relativement aux propos controversés du premier ministre François Legault prononcés dans la foulée des commémorations de l’attentat à la grande la mosquée de Québec. « Il n’y a pas d’islamophobie au Québec », avait-il alors affirmé.

Pourtant, selon Statistique Canada, les affaires criminelles motivées par la haine ne cessent d’augmenter au pays. Les crimes haineux ciblant la communauté musulmane accusent la plus forte croissance, en hausse de 114 % depuis quatre ans. Parmi eux, une majorité touche les femmes. Déjà en 2013, la porte-parole du Regroupement des centres de femmes du Québec, Valérie Létourneau, dénonçait la multiplication des agressions à l’égard des femmes musulmanes.

En France, 81,5 % des actes violents islamophobes enregistrés en 2014 par le Collectif contre l’islamophobie en France ciblaient les femmes, la plupart portant un symbole religieux visible.

Considérer l’évolution du contexte

À l’approche du dépôt à l’Assemblée nationale du projet de loi sur la laïcité de l’État, puis en réaction à l’attentat du 29 janvier 2017, la FFQ n’est pas la seule organisation à avoir révisé ses positions. La Confédération des syndicats nationaux (CSN) s’est également rétractée quant à l’interdiction du port de signes religieux, tout comme Charles Taylor, coprésident de la commission Bouchard-Taylor, qui a fait volte-face au début de 2017. Dans une lettre ouverte publiée dans La Presse+, il dénonce l’« effet secondaire de stigmatisation » qu’a provoqué le débat sur la charte des valeurs québécoises mise en avant par le Parti québécois sur certaines classes de citoyens, surtout sur des musulmanes portant le voile. La multiplication des « incidents d’agressions », allant des paroles haineuses jusqu’aux voies de fait, en découlerait.

« Chaque fois que la question des femmes voilées survient dans l’espace public, à savoir si le port du voile est symbole d’oppression ou non, les actes violents à leur égard augmentent », laisse tomber la militante et cofondatrice de l’organisme Paroles de femmes Dalila Awada. Ce sont elles qui subissent les conséquences de ces débats de société amplifiés par des décisions du gouvernement, selon Gabrielle Bouchard, présidente de la FFQ.

L’organisation a fait le choix de soutenir toutes les femmes sans porter de jugement sur leurs choix religieux

Et cette « attention négative » portée aux femmes musulmanes dans les médias et le discours politique contribue à créer un terrain fertile pour les pratiques discriminatoires et la violence, rapporte le Réseau européen contre le racisme (ENAR).

Dans son appréhension sexiste, l’islamophobie révèle ainsi sa dimension intersectionnelle, reposant à la fois sur le sexisme, sur le racisme et sur l’appartenance religieuse, relève le texte L’islamophobie : une forme de sexisme ? de la FFQ. Les agressions physiques illustrent le caractère intersectionnel de ces violences, alors que les agresseurs s’en prennent autant aux symboles islamiques, en arrachant le voile, qu’au corps de leur victime par des attouchements sexuels.

« Un sexisme insidieux »

Depuis le début de son mandat à la tête de la Fédération des femmes du Québec en novembre 2017, Gabrielle Bouchard entend défendre le féminisme dans une perspective intersectionnelle, en tenant compte des multiples discriminations pouvant affecter les femmes, et particulièrement les plus marginalisées. « L’organisation a fait le choix de soutenir toutes les femmes sans porter de jugement sur leurs choix religieux », explique-t-elle.

« Les mouvements féministes ne sont pas dans une bulle à l’extérieur de la société québécoise, souligne la présidente de la FFQ. Dans nos propres groupes, il existe des structures, des habitudes, des stéréotypes ou des peurs fondés sur le racisme. »

Bien que Dalila Awada observe une plus importante ouverture envers les femmes musulmanes dans le discours public et au sein des organisations féministes, elle perçoit une incohérence, voire une désinvolture, dans l’éloge de la laïcité étatique. Existe-t-il des données démontrant qu’une personne affichant un signe religieux exerce son travail de manière moins neutre ? « Non, rappelle la militante. On apporte de fausses solutions pour de faux problèmes. » Et les femmes portant le voile sont les seules à devoir prouver leur liberté. « Si on légifère sur des malaises, tout le monde en viendra à perdre ses droits. »

Alors que « beaucoup d’associations féministes continuent de se positionner contre le port du voile », selon Dalila Awada, Gabrielle Bouchard, elle, considère que le sexisme est aujourd’hui insidieux. « Nous sommes dans un sexisme qui picosse, un sexisme de maringouin, avec des piqûres, des discriminations et des micro-agressions plurielles, fait-elle valoir. La lutte féministe était moins ambiguë lorsqu’on se battait pour quelque chose d’aussi grossier que le droit de signer un bail ou de voter. »