Encore d’importants écarts de salaire entre hommes et femmes

Stéphane Gagné Collaboration spéciale
L’étude fait aussi ressortir une lacune de la Loi sur l’équité salariale.
Photo: iStock L’étude fait aussi ressortir une lacune de la Loi sur l’équité salariale.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

Malgré la Loi sur l’équité salariale, adoptée en 1996, une nouvelle étude soutient qu’il existe toujours un écart salarial important entre les femmes et les hommes. Il y aurait plusieurs raisons à cela, mais la principale semble demeurer le manque de courage, tant politique que de la part de certaines entreprises.

L’étude de l’Institut de recherche et d’information socioéconomiques (IRIS) explique en grande partie l’écart salarial qui persiste entre hommes et femmes par la forte concentration de ces dernières dans l’administration québécoise, d’une part (secteurs publics de l’éducation, de la santé et des services sociaux et de la fonction publique), et la stagnation des salaires, d’autre part.

L’administration québécoise, où l’on trouve 72 % de femmes, est même le seul secteur économique où les effectifs ont connu une baisse de leur niveau de vie entre aujourd’hui et l’an 2000.

La plupart des autres secteurs s’en sortent mieux. Ainsi, lorsqu’on compare les salaires versés aux employés d’entreprises publiques (ex. : Hydro-Québec, Loto-Québec) avec ceux de l’administration québécoise, la différence est très marquée. La rémunération globale moyenne des employés d’entreprises publiques est 24 % supérieure.

72 %
Pourcentage des employés de l’administration québécoise qui sont des femmes

Corriger cette seule inégalité serait toutefois très coûteux, selon l’étude. L’État devrait injecter 7,3 milliards de dollars annuellement pour permettre aux employés de l’administration québécoise d’avoir les mêmes salaires que ceux des entreprises publiques. Et puisqu’il existe aussi, bien qu’à des degrés moindres, ce type de disparité dans d’autres secteurs, ce rattrapage réduirait à terme seulement du tiers les inégalités salariales qui persistent au sein du marché du travail.

Les origines de cette différence

Pour expliquer cet écart de salaire, les auteurs de l’étude, François Desrochers et Eve-Lyne Couturier, parlent d’une ségrégation professionnelle sexuelle à un haut niveau. « L’administration québécoise est le seul secteur qui emploie une forte majorité de femmes et le gouvernement a décidé de contraindre ses employés à une baisse de niveau de vie au nom de l’austérité », mentionne-t-on dans l’étude.

L’imposition par le gouvernement de lois spéciales pour déterminer les conditions salariales des employés de l’administration québécoise et de mesures pour lutter contre les déficits, au cours des dernières années, a eu son effet. Cela a entraîné une stagnation des salaires au sein de ce secteur, soulignent les chercheurs.

« Cela doit nous mener à une réflexion de société, car l’étude confirme que les femmes sont encore exploitées, affirme Marie-Claude Raynault, première vice-présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), le syndicat qui a commandé l’étude. On avait une intuition que nos membres ne recevaient pas le même traitement que dans les autres secteurs, mais les résultats sont pires que ce que l’on pensait. »

0,90 $
Somme que gagnaient en moyenne les femmes pour chaque dollar gagné par les hommes en 2016

De son côté, François Desrochers ne se dit pas surpris par ses résultats. « L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) publie chaque année les écarts de rémunération qui existent entre les employés du secteur public et ceux des entreprises publiques, » rappelle-t-il. Et ces écarts persistent d’année en année.

L’étude fait aussi ressortir une lacune de la Loi sur l’équité salariale. « Elle ne permet pas de comparer la rémunération entre employés de différents secteurs, dit M. Desrochers. Par exemple, un emploi typiquement féminin dans l’administration publique ne peut être comparé avec un emploi typiquement féminin dans une entreprise publique. Pour atteindre une plus grande équité, la loi devrait être réformée afin de permettre ce type de comparaison. »

Selon des données de l’ISQ, citées dans le rapport, la loi a tout de même permis de réaliser un certain rattrapage. Ainsi, en 2016, les femmes gagnaient 0,90 $ pour chaque dollar gagné par les hommes, comparativement à 0,84 $ en 1998. Les écarts sont toutefois plus élevés dans les entreprises privées et dans les milieux de travail non syndiqués.

Les femmes progressent moins vite dans l’échelle salariale et se retrouvent avec une rémunération moindre que celle des hommes

Sonia Éthier, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), avance une explication propre à ses membres (provenant du milieu de l’éducation) pour justifier cet écart. « Dans notre secteur, il y a plus de femmes à temps partiel que d’hommes, dit-elle. Cela s’explique notamment par la conciliation travail-famille. Traditionnellement, les tâches familiales occupent plus les femmes. Or, en raison de ce statut de temps partiel, les femmes progressent moins vite dans l’échelle salariale et se retrouvent avec une rémunération moindre que celle des hommes. » La présidente de la CSQ ajoute toutefois que les mesures d’austérité, imposées au cours des années 2014 à 2018 par le gouvernement Couillard et qui ont beaucoup touché le milieu de l’éducation, ont eu aussi un impact.

Une loi qui ne réglera rien

Cette inégalité homme-femme risque de se poursuivre après le dépôt par la CAQ du projet de loi modifiant la Loi sur l’équité salariale. Cette législation vise à remplacer des dispositions jugées inconstitutionnelles par la Cour suprême en mai 2018. La Cour avait alors donné un an au gouvernement pour corriger le tir.

Le plus haut tribunal du pays a en effet jugé que les dispositions en cause privaient les femmes de la possibilité de réclamer des ajustements salariaux rétroactifs (pour réduire les écarts entre hommes et femmes). Or, dans le projet de loi, les ajustements seront possibles, mais pas véritablement rétroactifs puisque la rétroactivité sera applicable à partir de la date de l’adoption du projet de loi seulement. Il s’agira par ailleurs d’un montant forfaitaire. Autant la CSQ que l’APTS sont outrés par la façon dont le gouvernement corrige la situation. « Le gouvernement veut régler au rabais, » s’insurge Mme Éthier.

On entend souvent dire que l’égalité entre les femmes et les hommes est une valeur importante de notre société

Pour ces syndicats, cela donne l’impression que le gouvernement ne souhaite pas parvenir à une réelle équité salariale hommes-femmes. Pourtant, « on entend souvent dire que l’égalité entre les femmes et les hommes est une valeur importante de notre société », note François Desrochers.

Si c’était vraiment le cas, comment expliquer le fait que « 22 ans après l’adoption de la loi, il y ait encore des entreprises qui n’aient pas entrepris l’exercice de l’équité salariale ? » déplore Sonia Éthier.
 


«Une version précédente de cet article, qui indiquait Marie-Ève Couturier au lieu de Eve-Lyne Couturier, a été corrigée.»