Anaïs Barbeau-Lavalette et le droit des femmes: une vision remplie d’espoir

Catherine Couturier Collaboration spéciale
Madeleine Parent
Illustration: Mathilde Cinq-Mars Madeleine Parent

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

Après le succès fulgurant de son roman «La femme qui fuit» publié en 2015 et sans cesse en réimpression, l’auteure et cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette est devenue (un peu malgré elle) un symbole fort du féminisme contemporain. Après avoir prononcé un discours sur les grandes femmes du Québec sur les plaines d’Abraham le 23 juin dernier, elle a fait aussi paraître il y a quelques mois un album jeunesse sur les grandes femmes oubliées de l’histoire du Québec. Comment se portent les droits des femmes au Québec, selon elle ? Aperçu d’une vision remplie d’espoir.

« On est dans une période tellement intéressante, lumineuse », affirme au bout du fil Anaïs Barbeau-Lavalette. La vague #MoiAussi, loin de lui laisser un goût amer, elle la voit plutôt comme un signe qu’enfin les femmes prennent leur place. « On a passé une révolution, et une révolution, ça fait toujours mal. On est encore en train de changer de peau, mais en dessous de cette peau-là, il y a vraiment quelque chose d’incroyable, de neuf », observe la cinéaste.

Après la colère, le dialogue

Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Anaïs Barbeau-Lavalette

Féministe, Anaïs Barbeau-Lavalette ? Certainement. « Mais c’est un terme qu’on doit se réapproprier, réinventer », précise-t-elle. Après les revendications, les cris et la colère, la prochaine génération de femmes s’engage aujourd’hui dans une quête d’équilibre. « Être féministe, ça voulait beaucoup dire se démener pour avoir une chance d’être égale à l’homme, avance-t-elle. Mais mon sentiment, ce n’est pas tout à fait ça. Je ne veux pas être comme un homme ; la différence est aussi noble pour la suite du monde. Je ne pense pas que l’on va avancer l’un contre l’autre. C’est ensemble qu’on va atteindre l’équilibre. »

Celle qui mène de front carrière et famille, étant mère de deux garçons et d’une fille, avoue que notre génération a la chance de pouvoir le faire. Elle a d’ailleurs pu explorer cette évolution dans La femme qui fuit, où elle remonte le fil de la vie de sa grand-mère maternelle, Suzanne Meloche, qui vivait aux côtés de Borduas, Gauvreau et Riopelle à l’époque du manifeste Refus global et qui a fait le choix d’abandonner sa famille pour vivre sa propre destinée. « Je me suis forcément questionnée sur ce qu’était mon héritage, celui de la petite-fille d’une femme qui n’a pu concilier sa soif d’avancement et ses liens familiaux », raconte-t-elle.Sa grand-mère a dû se défaire de ses liens familiaux, rappelle-t-elle, choix de vie très violent qui a laissé des séquelles derrière elle.

Illustration: Mathilde Cinq-Mars Maud Watt

Aujourd’hui toutefois, Anaïs Barbeau-Lavalette incarne la possibilité de mener de front vie familiale et professionnelle. Elle a ainsi pu tourner son dernier film, Inch’Allah, alors qu’elle était enceinte, puis accompagnée d’un nouveau-né, grâce notamment à des règles qui ont été assouplies, mais aussi grâce à un bon soutien familial : « C’est à deux qu’on brode cette affaire-là, affirme-t-elle. Être libre ensemble, c’est un idéal complètement contemporain. C’est une quête qui se tricote au quotidien, qui se discute et se bâtit en commun. »

Héroïnes d’un autre siècle

Après avoir exploré l’héritage de sa grand-mère de façon très personnelle, Barbeau-Lavalette s’est ensuite intéressée à toutes ces femmes québécoises extraordinaires restées dans l’ombre de notre histoire. C’est en écrivant un discours pour le spectacle de la Fête nationale l’été dernier sur les héroïnes qu’elle a été frappée par le peu de connaissances que nous avons des grandes femmes qui ont marqué le Québec. « On m’avait invitée à écrire un discours pour le porte-parole de la Fête nationale, Michel Côté, sur les héros du Québec. J’étais touchée, mais je voulais l’écrire si on parlait des héroïnes, et je voulais que ce soit lu par une femme », raconte-t-elle.

Je ne veux pas être comme un homme : la différence est aussi noble pour la suite du monde

« En écrivant ce discours, je me suis rendu compte de l’étendue de mon ignorance de ces histoires », confie Anaïs Barbeau-Lavalette, qui a finalement livré elle-même son texte sur les plaines d’Abraham. L’album Nos héroïnes est né rapidement après, dans un désir de faire connaître ces histoires méconnues. « Ça fait à peine 30 ans que les femmes font partie de l’histoire écrite », souligne par le fait même l’auteure. Le livre, destiné aux enfants et illustré par Mathilde Cinq-Mars, est donc un geste pour se réapproprier d’une façon joyeuse cette mémoire. « Ça crée un pont entre les mères, les pères et les enfants, aime-t-elle dire. J’ai beaucoup de beaux témoignages d’enfants qui lisent le livre et écrivent ensuite leurs propres récits de femmes héroïnes. »

Illustration: Mathilde Cinq-Mars Kateri Tekakwitha

Dans le milieu de la culture comme dans le reste de la société, l’avancement des femmes se fait grâce à des modèles dont elle fait un peu partie. « J’ai l’impression qu’il y a eu peu de femmes dans ma génération qui ont assumé à la fois leur maternité, leur féminité et leur métier ou leur passion », avance Barbeau-Lavalette. Or, celle-ci voit dans la prochaine génération une force pour y parvenir : « Les jeunes femmes dans la vingtaine sont vraiment ailleurs. Elles s’approprient leur discours, leur vie, leur corps, et ce n’est calqué sur rien. Et tant mieux si je peux les inspirer. »

Trois modèles féminins d’Anaïs Barbeau-Lavalette

Catherine Dorion. « Je suis sa trajectoire depuis un moment, en dehors même de l’idée politique. C’est ressourçant et rafraîchissant ; son parcours de femme est vraiment inspirant. »

Monique Simard. « C’est un peu celle qui m’a donné la foi. J’étais toute jeune et je voulais faire des films. Elle m’a fait comprendre que je pouvais juste me connecter à ce que je sens, pour que cette voix puisse exister. »

Louise Armaindo.« C’est peut-être une de mes préférées dans le livre Nos héroïnes. C’est la première femme cycliste au Québec alors que le sport était interdit. Faire du sport était vu comme indécent, et particulièrement le vélo. Elle a revendiqué la pratique du sport par les femmes, puis gagné des championnats à travers le monde. J’aime son petit côté rebelle, qui l’a poussée à aller au bout de son désir. »