En Inde, la révolte des femmes de l’industrie du cinéma

Anne-Marie Provost Collaboration spéciale
De gauche à droite: Bina Paul, directrice artistique du Festival international de films du Kerala; Jeeva K. J., réalisatrice; Soumya Sadanandan, réalisatrice; Sajitha Madathil, actrice.
Photo: Adil Boukind De gauche à droite: Bina Paul, directrice artistique du Festival international de films du Kerala; Jeeva K. J., réalisatrice; Soumya Sadanandan, réalisatrice; Sajitha Madathil, actrice.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

Lorsque Alencier Ley Lopez, un acteur très en vue de Mollywood au sud de l’Inde, s’est excusé publiquement auprès de Divya Gopinath, une actrice qui l’avait accusé de harcèlement sexuel, l’affaire a créé une petite onde de choc.

« C’est énorme. C’est rare que ça arrive ici. C’est un gros changement parce qu’avant, les hommes n’acceptaient pas l’idée qu’ils puissent être fautifs », lance Divya Gopinath, que nous avons rencontrée chez elle le lendemain.

 
Photo: Adil Boukind L’actrice Divya Gopinath, 27 ans, a dénoncé publiquement un autre acteur qui l’aurait harcelée sexuellement.

Jusqu’à tout récemment, les artisanes de Mollywood, un pôle de l’industrie cinématographique indienne situé dans l’État du Kerala, subissaient sans rien dire. « La société nous enseigne de ne pas trop parler et de garder nos pensées pour nous, et que personne ne va nous appuyer », précise Divya. Mais depuis peu, dans la foulée de dénonciations à Bollywood, elles sont plusieurs à s’organiser dans le regroupement Women in Cinema Collective (WCC) pour faire valoir leurs droits.

Forte de ce soutien, l’actrice de 27 ans a dénoncé l’acteur Alencier dans un billet de blogue l’automne dernier. Elle y relate plusieurs épisodes qui se sont produits lorsqu’ils travaillaient ensemble. Elle décrit un homme qui « boit de l’alcool sur le plateau », qui tient des propos dégradants et qui se montre très insistant avec elle : un matin, à l’hôtel, elle a même la mauvaise surprise de réaliser qu’il s’est invité dans son lit.

Divya Gopinath n’est pas la seule à dire avoir subi du harcèlement dans l’industrie du cinéma. La WCC a été fondée en 2017, après l’enlèvement et l’agression sexuelle d’une actrice connue de Mollywood, présumément commis par un acteur vedette avec qui elle travaillait sur le même plateau.

« Ce qui nous a interpellées dans cette histoire, c’est la position de l’industrie du cinéma. Ils ne se préoccupaient pas de ce que l’actrice vivait. Nous étions déçues du manque de soutien. Elle était traumatisée et, au lieu de l’aider, ils l’ont isolée », raconte une des fondatrices de la WCC, Bina Paul.

La directrice artistique du Festival international de films du Kerala, un des plus gros festivals de cinéma en Inde, roule sa bosse dans l’industrie depuis plusieurs années. « Nous travaillons sur plusieurs fronts, notamment sur un plan juridique. Nous avons demandé la mise sur pied d’un mécanisme pour traiter les plaintes de harcèlement sexuel », explique Bina Paul.

Plusieurs contrecoups

Prendre la parole publiquement pour dénoncer le sexisme de la profession n’est toutefois pas sans conséquences. Sur les réseaux sociaux, des internautes dénigrent celles qui prennent la parole. Un survol rapide de la page Facebook de la WCC montre qu’elles sont la cible de commentaires désobligeants de la part d’hommes qui les accusent de chercher l’attention et d’être contre les hommes. « C’est usuel », laisse tomber Bina Paul.

Une femme cinéaste, c’est nouveau ici, ça fait seulement depuis cinq ou six ans qu’elles ont commencé à réaliser des films

« Si nous avons un bon commentaire de la part d’un homme, nous nous sentons un peu bizarres », ajoute en riant Asha Joseph, directrice du Département de communication du collège Sacred Heart à Kochi.

L’actrice Sajitha Madathil, une voix forte du mouvement, a fermé plusieurs fois son compte Facebook. « Pour eux, les acteurs sont des héros et, si tu parles contre eux… Leur fan club est comme une armée et ils t’attaquent », décrit-elle. « Ma vie a changé depuis deux ans. »

Et les contrecoups ne viennent pas seulement d’Internet : Divya Gopinath constate qu’elle a moins d’offres de contrats depuis qu’elle a dénoncé publiquement son présumé harceleur. « Chaque année, je participe à quelques films. Mais cette année, je n’ai pas reçu d’appels. Je participe seulement à un film, d’un réalisateur qui soutient la WCC », rapporte-t-elle.

Davantage de femmes dans les productions

Pour plusieurs, c’est par une plus grande présence des femmes dans la direction des productions qu’une partie de la solution se trouve.

La réalisatrice Soumya Sadanandan raconte qu’il est encore toutefois difficile pour le milieu d’accepter qu’une femme puisse diriger un plateau.

« Les gens savent que tu as du talent, mais ils ont de la difficulté à faire confiance. Une femme cinéaste, c’est nouveau ici, ça fait seulement depuis cinq ou six ans qu’elles ont commencé à réaliser des films », dit-elle.

Photo: Adil Boukind Bina Paul, directrice artistique du Festival international de films du Kerala, à son hôtel à Kochi, dans l’État du Kerala.

La réalisatrice a vécu son lot de désagréments en tentant de faire respecter ses droits. Alors qu’elle réalisait un film, elle a demandé un contrat au producteur, ce qui lui a valu d’être écartée du montage, pense-t-elle.

« J’étais choquée qu’il y ait eu du montage sans moi […] Une femme qui demande un contrat, c’était trop pour leur ego. Ça les a fâchés », lance Soumya Sadanandan.

Signe que la mobilisation commence toutefois à porter ses fruits, le gouvernement du Kerala a annoncé en février une subvention de 30 millions de dollars pour soutenir les femmes de l’industrie cinématographique. Un pas dans la bonne direction, estiment les artisanes.