Pourquoi le féminisme a encore toute sa place dans la société

Raphaëlle Corbeil Collaboration spéciale
Par le mouvement #MeToo (#MoiAussi), des millions de victimes à travers le monde brisent le silence sur les violences sexuelles.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Par le mouvement #MeToo (#MoiAussi), des millions de victimes à travers le monde brisent le silence sur les violences sexuelles.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

La riche histoire du féminisme au Québec est trop souvent méconnue, et sa pertinence aujourd’hui sous-estimée. On pense à tort que l’égalité homme-femme est atteinte depuis plus d’un quart de siècle, et pourtant… Coup de projecteur sur quelques longues batailles des féministes qui sont toujours d’actualité.

La participation des femmes en politique

En 1918, les Canadiennes obtiennent le droit de suffrage du gouvernement fédéral, mais il faut attendre jusqu’en 1940 pour qu’elles gagnent le droit de vote au Québec. Après 1925, les Québécoises sont les seules à être privées du droit de vote au niveau provincial. La Ligue des droits de la femme, menée par Thérèse Casgrain et l’Alliance canadienne pour le vote des femmes du Québec avec Idola Saint-Jean, mène le combat sans relâche jusqu’à sa victoire. Après vingt-sept ans de mobilisation, lors de la réunion de célébration, Thérèse Casgrain déclare : « Notre véritable travail ne fait que commencer. Le vote est un moyen, et non pas une fin. »

Bien que les femmes aient depuis pleinement pris part à la vie politique à travers le pays, elles sont toujours sous-représentées dans les sphères du pouvoir. En 2015, le premier ministre Justin Trudeau constituait le premier cabinet paritaire (quinze femmes ministres et autant d’hommes). Néanmoins, les deux tiers des députés sont des hommes.

D’autres pays ont corrigé ce déséquilibre en votant des lois pour forcer les partis à présenter plus de candidatures féminines, générant du même coup un environnement plus accueillant pour les femmes. Or, au Québec en novembre dernier, les élus ont refusé une loi imposant au moins 40 % de candidatures féminines, préférant laisser ce choix au bon vouloir des partis.

Quand les travailleuses se mobilisent pour leurs droits

Dans les années 1930, les midinettes, ces ouvrières qui travaillent dans la confection des vêtements, font la grève à plusieurs reprises, dont Léa Roback. Elles exigent de meilleures conditions de travail, dénoncent les semaines de plus de soixante-dix heures, des salaires inférieurs à celui des hommes, le harcèlement sexuel des contremaîtres, l’absence de toilettes pour femmes, l’insalubrité des locaux, l’absence de congé de maternité, etc.

À la même époque, les féministes dénoncent l’exploitation des institutrices, dont le travail est quasi bénévole (elles gagnent entre 80 et 150 $ par année). Laure Gaudreault, institutrice de la région de Charlevoix, forme le premier syndicat des institutrices rurales (1937). Elle déclare : « Ces messieurs du gouvernement veulent, en ménageant le budget des municipalités, ménager la susceptibilité des électeurs. Quant à l’institutrice, qui n’a pas droit de suffrage, on n’en a cure ! »

Notre véritable travail ne fait que commencer. Le vote est un moyen, et non pas une fin.

En 1963, une première grève d’infirmières voit le jour à l’hôpital Sainte-Justine. « Cette première grève marquante dans le réseau de la santé a soulevé à la fois le blâme et la sympathie, explique l’historienne Denyse Baillargeon. Les infirmières ont été blâmées parce que, aux yeux du public, abandonner des enfants malades, ça ne se fait pas. Mais la population a aussi compris que, si des femmes en arrivaient là, c’est qu’elles devaient avoir de bonnes raisons. »

Encore aujourd’hui, ces domaines d’emploi traditionnellement féminins sont sous-rémunérés par rapport à d’autres professions vues comme masculines. Pensons aux ingénieurs ou aux comptables, qui gagnent souvent deux fois plus qu’une enseignante, alors que tous ont fait le même nombre d’années d’études universitaires.

Selon une étude de Statistique Canada, « les femmes ont tendance à être surreprésentées dans les professions faiblement rémunérées et sous-représentées dans celles hautement rémunérées ». Ce qui explique notamment l’écart salarial qui persiste. En 2015, les femmes gagnaient en moyenne 26,11 $ l’heure, contre 29,86 $ pour les hommes, selon la même étude.

Photo: Chantal Keyser Archives Le Devoir La lutte pour le droit et l’accès à l’avortement émerge aussi avec le féminisme radical dans les années 1970. En 1989, l’affaire Chantal Daigle éclate: le géniteur cherche à lui interdire son avortement par une injonction. La mobilisation éclate et 10 000 personnes manifestent. La Cour suprême statue pour la mère.

L’égalité dans le mariage et le foyer

Lancé par Marie Gérin-Lajoie dès la fin du XIXe siècle, le débat sur les droits civils des femmes se poursuit en 1929 lors de la commission Dorion, puis en 1946. Les discussions stagnent jusqu’en 1956, où on abolit l’article relatif au double standard concernant la séparation pour cause d’adultère. Il faut attendre l’année 1964 pour que la ministre Claire Kirkland-Casgrain puisse déposer le projet de loi 16. Après des décennies de combat, les législateurs abdiquent : les épouses ne seront désormais plus les subordonnées légales de leur mari. Elles peuvent officiellement avoir leur propre compte en banque, faire un emprunt, signer des contrats ou divorcer.

Malgré cette égalité juridique, les inégalités les plus pernicieuses demeurent, celles qui persistent au sein du foyer. Année après année, les études démontrent que les femmes font encore plus de tâches ménagères que les hommes (2,8 heures par jour contre 1,9 heure pour les hommes, pour un écart quotidien de 54 minutes, selon Statistique Canada en 2018). La charge mentale de l’organisation du foyer repose encore davantage sur leurs épaules, poussant de jeunes mères à l’épuisement.

Une étude américaine montre que même les hommes les plus ouvertement progressistes ne le sont pas nécessairement dans leur vie privée. Vingt-cinq pour cent des personnes interrogées ont déclaré que, si les femmes et les hommes devaient être égaux dans la sphère publique, ils estimaient que les femmes devraient assumer la majorité des tâches domestiques et des soins aux enfants.

La cause des femmes autochtones

Ce n’est qu’en 1960 que les femmes autochtones obtiennent le droit de vote au fédéral.

En 1967, la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada, ou commission Bird, déclenche « une prise de conscience colossale », selon l’historienne . « Les femmes amérindiennes, notamment, prennent la parole : elles découvrent à quel point la Loi sur les Indiens, en vigueur depuis le XIXe siècle, les prive de leurs droits ancestraux. Si elles épousent un Blanc, elles perdent leur statut d’Indienne. » La première association de femmes autochtones du Canada, Equal Rights for Native Women, est fondée à Kahnawake la même année.

Les femmes autochtones ont mené plusieurs luttes depuis. Il faut toutefois attendre 2012 avec le mouvement Idle No More pour qu’elles soient médiatisées de façon importante. Lancé dans l’Ouest canadien par quatre femmes (Nina Wilson, Sylvia McAdam, Jessica Gordon et Sheelah McLean) et repris au Québec par Widia Larivière et Melissa Mollen Dupuis, le mouvement réussit à capter l’attention des médias nationaux sur les conditions des communautés autochtones du pays.

Pendant longtemps, les femmes et communautés autochtones ont sollicité le gouvernement pour agir sur le problème de violence systémique qui touche les femmes autochtones de façon disproportionnée. Malgré la mise sur pied de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées en 2015, la liste des disparitions et assassinats de femmes continue de s’allonger.

Le combat contre les violences sexuelles

Dans les années 1970, les féministes radicales lèvent le voile sur des sujets tabous comme la violence faite aux femmes et les agressions sexuelles. Cette prise de conscience mène aux premières maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale et à la création des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS). En 1975, des militantes mettent aussi sur pied Viol-Secours, un centre d’aide pour les victimes. Ce n’est qu’en 1983 que les agressions sexuelles entre conjoints sont criminalisées.

Les femmes amérindiennes, notamment, prennent la parole: elles découvrent à quel point la Loi sur les Indiens [...] les prive de leurs droits ancestraux

Aujourd’hui, grâce au Web, les féministes se saisissent des réseaux sociaux pour continuer ce combat, loin d’être terminé. Plus d’une femme sur trois fait l’expérience de la violence sexuelle, et l’écrasante majorité des responsables demeure impunis. En 2014, avec le mouvement sous le mot-clic #BeenRapedNeverReported (j’ai été violée, je ne l’ai jamais dénoncé), et plus récemment avec le mouvement #MeToo (#MoiAussi), des millions de victimes à travers le monde brisent le silence.

La bataille pour le droit et l’accès à l’avortement

La lutte pour le droit et l’accès à l’avortement émerge aussi avec le féminisme radical dans les années 1970, lorsque des femmes osent revendiquer le droit total à l’avortement (et non seulement pour des raisons de santé, comme le permettait une loi fédérale). Pendant plusieurs années, des avortements sont pratiqués illégalement ; le Centre des femmes du Front de libération des femmes (FLF) devient un centre de référence.

En 1988, le jugement de la Cour suprême dans le cas Morgentaler abolit deux articles sur l’avortement du Code criminel. En 1989, l’affaire Chantal Daigle éclate : le géniteur cherche à lui interdire son avortement par une injonction. La mobilisation éclate et 10 000 personnes manifestent. La Cour suprême statue pour la mère. En 1990, le projet de loi C-43 tente de recriminaliser l’avortement, mais il est défait par le Sénat. En 1991, après plus de vingt ans de lutte, l’avortement devient enfin un droit protégé par la Charte.

Encore aujourd’hui, l’accès à des cliniques d’avortement varie toutefois énormément d’une province à l’autre. Les mouvements « anti-choix » sont encore forts au Canada, notamment en Ontario et en Colombie-Britannique. Avant d’être défait aux dernières élections, un député conservateur d’arrière-ban, Stephen Woodworth, avait déposé une motion à la Chambre des communes visant à limiter le droit à l’avortement.


Pour en savoir plus sur l’histoire des luttes féministes:

– Le très bon résumé de l’historienne Micheline Dumont, dans son livre Le féminisme québécois raconté à Camille (Remue-ménage, 2008).

– La Ligne du temps de l’histoire des femmes au Québec, un ensemble d’informations rassemblées depuis la fin des années 1980 par Francine Descarries, professeure au Département de sociologie de l’UQAM et directrice scientifique du Réseau québécois en études féministes. www.histoiredesfemmes.quebec