Peut-on manger de la viande de façon éthique?

Véronique Leduc Collaboration spéciale
«Je promeus l’idée de ne pas manger d’animaux ou de produits provenant des animaux quand cela est possible», explique Christiane Bailey, auteure de «La philosophie à l’abattoir».
Photo: «Je promeus l’idée de ne pas manger d’animaux ou de produits provenant des animaux quand cela est possible», explique Christiane Bailey, auteure de «La philosophie à l’abattoir».

Ce texte fait partie du cahier spécial Alimentation

Comment repenser notre relation aux animaux ? Christiane Bailey, auteure et philosophe, réfléchit à la question et signe, avec le professeur Jean-François Labonté, La philosophie à l’abattoir, un essai publié récemment aux éditions Atelier 10. Alors que la quantité d’animaux d’élevage pourrait avoir doublé en 2050, une réflexion sur l’éthique animale est urgente, croit Christiane Bailey, qui estime que le débat à mener pourrait être le plus important du XXIe siècle. Entrevue.

On croit souvent que le végétarisme, le végétalisme, le véganisme et les questionnements liés à l’éthique animale sont des mouvements très contemporains. En réalité, les philosophes y réfléchissent depuis plusieurs siècles…

Les arguments avancés aujourd’hui pour justifier la consommation de viande, qui font appel à ce qu’on appelle les « quatre N », à savoir que l’exploitation des animaux est normale, nécessaire, naturelle et nice, existaient déjà dans la Grèce antique. Ce qui explique que ces questions aient présentement une plus grande attention sociale tient à des facteurs nouveaux, comme le fait que nous soyons face à une crise écologique et que nous reconnaissions davantage la conscience animale grâce aux nouveaux savoirs que nous avons sur leurs conditions.

En quoi la consommation de viande peut-elle poser problème ?

C’est avec l’alimentation que nous avons le plus gros impact sur la planète. Selon une étude de Poore et Nemecek publiée en 2018 dans la revue Science, si nous comparons les impacts environnementaux de la production de viande biologique à celle de la viande non biologique, le rapport est de un pour deux. Mais si nous comparons la production de lentilles, par exemple, à celle de la viande, le rapport est de un pour cent. Pour le moment, l’élevage d’animaux est responsable de 15 à 20 % des gaz à effet de serre sur la planète. Mais en 2050, si d’autres secteurs deviennent moins polluants dans l’objectif de respecter les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat, l’élevage pourrait être responsable de 50 % d’entre eux. Il y a par ailleurs un enjeu de santé humaine. L’utilisation d’antibiotiques dans l’élevage favorise le développement de bactéries résistantes aux médicaments. Et les zoonoses, comme la grippe aviaire et porcine, inquiètent les autorités de santé publique. Enfin, du côté de l’éthique animale, avouons-le, c’est assez commode de se dire que les animaux ne ressentent pas la douleur ou ne la ressentent pas comme nous, mais les études prouvent que cet argument ne tient plus la route.

Y a-t-il moyen de consommer de la viande de façon plus responsable ?

Aujourd’hui, même si nous souhaitons faire de bons choix, il y a dans l’industrie un problème de transparence. Même quand ils proviennent de petits élevages, les animaux ont dû subir le transport vers l’abattoir, ce qui est très stressant pour eux. Pour contrer ce problème, certaines personnes font leurs achats directement à la ferme. Mais c’est une solution très élitiste, qui n’est pas accessible à tous et qui, parce qu’il faut y aller en auto, n’est pas moins polluante. Cela n’aide pas à la sécurité alimentaire, au contraire, cela continue plutôt à encourager l’élevage.

Quels sont donc les choix qui s’offrent aux consommateurs ?

Soit consommer de la viande à bas prix, soit payer plus cher pour des animaux mieux traités, soit opter pour le végétalisme, qui privilégie une alimentation sans aucun produit animal. Selon moi, le discours végane est le plus intéressant en ce qui a trait à la justice envers les animaux et à la justice sociale. Il faut faire la promotion de l’alimentation végétale afin d’entamer une transition à la fois agricole et alimentaire. Parce qu’au fond, pourquoi manger de la viande s’il est possible de faire autrement ?

Vous parlez de végétalisme, mais que pensez-vous du végétarisme ?

Le végétarisme implique de remplacer la viande par des produits laitiers ou des oeufs. Au Canada, entre 2007 et 2017, la consommation d’oeufs et de fromages a explosé. Cela n’aide pas non plus la cause animale. C’est la même chose pour les gens qui diminuent leur consommation de viande rouge et qui se tournent vers le poulet. Dans ce cas, il y a plus d’animaux qui souffrent parce qu’il faut tuer plus de poulets que de boeufs pour obtenir la même quantité de viande.

On entend souvent parler de flexitarisme, mais je préfère utiliser le terme réductionnisme, qui sous-entend une réduction. Plus de 50 % de la population canadienne souhaite réduire sa consommation de viande.

Il faudrait donc arrêter complètement de consommer des produits provenant des animaux ?

En effet, je promeus l’idée de ne pas manger d’animaux ou de produits provenant des animaux quand cela est possible. On entend souvent parler de flexitarisme, mais je préfère utiliser le terme réductionnisme, qui sous-entend une réduction. Plus de 50 % de la population canadienne souhaite réduire sa consommation de viande. Nous ne sommes donc même plus dans une situation où il faut convaincre; ce qu’il faut, c’est aider les gens à réduire. Il n’y a personne à blâmer pour la situation actuelle puisque tout le système est créé par des décisions qui ont été prises dans le passé. La question maintenant, c’est de savoir comment, à partir d’aujourd’hui, travailler ensemble pour faire autrement. Il faut par exemple revoir nos priorités. Se demander d’abord ce qu’on veut produire, bien avant de se demander comment le produire.

Comment opérer ces changements ?

Cela doit être un choix de société, et tous les ordres de gouvernement doivent être impliqués. J’aimerais que le discours ne soit pas centré sur l’individu mais sur les institutions. La tragédie actuelle, c’est que beaucoup de gens doivent manger des animaux malgré eux, dans les cafétérias, les cantines, les hôpitaux, par exemple. C’est un minimum de demander que l’on puisse avoir le choix de ne pas manger d’animaux. Malheureusement, pour le moment, aucune décision n’est prise en ce sens. Il n’y a aucune volonté politique de se détourner de l’exploitation des animaux, même si le nouveau Guide alimentaire canadien est un pas dans la bonne direction. Devant les questions d’éthique animale, il faudrait que chaque personne se voie comme un citoyen plus que comme un consommateur. C’est à nous de faire des choix, car nous avons encore le pouvoir de changer les choses.