Cultiver ailleurs

Mélanie Roy Collaboration spéciale
Photo: Unsplash

Ce texte fait partie du cahier spécial Alimentation

En ce moment, près de 40 % de la superficie des continents est occupée par l’agriculture. En raison des changements climatiques et de l’accroissement de la population, nous risquons d’être bientôt forcés de trouver de nouveaux territoires où cultiver, à la fois pour préserver les écosystèmes et pour nourrir la planète. Un peu partout dans le monde, de petites révolutions sont déjà en marche pour penser l’agriculture de demain. Coup d’oeil sur trois possibilités.

Vingt mille lieues sous les mers Cultiver des légumes sous la mer: c’est l’idée un peu farfelue, tout droit sortie d’un roman de Jules Verne, qu’un groupe de jardiniers-plongeurs a eu envie de tester au large de la baie de Noli, au nord de l’Italie. Leur projet pilote, appelé le Jardin de Nemo, consiste en une serre sous-marine où l’on cultive des plantes potagères en hydroponie (une technique de production hors-sol où les racines sont immergées dans une solution nutritive). Celles-ci poussent sous des biosphères qui ressemblent à de gros ballons, enfouies… à six mètres sous le niveau de la mer. Ce système, qui n’est nocif ni pour l’écosystème ni pour les espèces marines — les biosphères servent même de récifs artificiels pour les poissons —, comporte de surcroît certains avantages qu’on ne trouve pas sur la terre ferme. Comme la température de l’eau demeure stable, il n’y a aucun risque de gel ou de sécheresse. De plus, l’utilisation de pesticides n’est pas nécessaire, compte tenu de l’absence des insectes ravageurs et des autres nuisibles qu’on trouve généralement au jardin. Encore au stade de l’expérimentation, ce potager aquatique propose un modèle qui pourrait un jour être reproduit dans des zones où la culture du sol est impraticable. Et comme les océans couvrent 70 % de la surface de la Terre, l’idée pourrait être fructueuse…


Le goût du Nord

À l’heure actuelle, les produits importés composent une partie importante de l’alimentation des populations du Grand Nord. Les légumes et les fruits frais, transportés par avion du sud du Québec, sont coûteux aussi bien économiquement qu’écologiquement, puisqu’ils laissent derrière eux une importante empreinte carbone. Qui plus est, les habitudes de chasse et de pêche des habitants de ces régions glacées sont de plus en plus bouleversées par les changements climatiques. Pour mettre fin à cette précarité, de nombreuses initiatives ont vu le jour. Et l’une d’entre elles est montréalaise ! L’entreprise EAU (Écosystèmes alimentaires urbains) a en effet mis au point une ferme verticale, sur deux étages, qui permet de produire en grande quantité des fruits, des légumes et du poisson selon les principes de l’aquaponie. Née à la fois de l’aquaculture (élevage de poisson) et de l’hydroponie, cette technique repose sur la symbiose naturelle qui existe entre les poissons et les végétaux : les excréments des poissons engraissent les plantes qui, en échange, purifient l’eau des poissons. La jeune entreprise travaille de concert avec la communauté Whapmagoostui — inaccessible par la route et hors du réseau d’hydroélectricité du Québec — pour y implanter son système, afin que les Cris de ce village puissent assurer leur autonomie alimentaire.


Un petit pas pour l’homme

Le 10 août 2015, des astronautes de la Station spatiale internationale ont dégusté, en direct sur Twitter, de la laitue romaine rouge qu’ils avaient fait pousser… dans l’espace. En réussissant à surmonter la difficulté technique liée à la culture de végétaux dans un environnement caractérisé par une quasi-absence de gravité, de lumière naturelle et d’eau, les astronautes ont confirmé qu’il est possible de produire et de consommer des aliments frais pendant les longs séjours dans l’espace. Cela résout un problème de taille lié aux voyages en orbite : les aliments lyophilisés, qui constituent la nourriture des astronautes, perdent certains de leurs nutriments au fil du temps. Il sera donc nécessaire, si l’on veut lancer des missions spatiales de très longue durée, que les voyageurs de l’espace fassent pousser au moins une partie de leurs aliments, afin de pouvoir rester en santé. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la NASA finance en ce moment plusieurs projets d’agriculture spatiale. Pour l’instant, le cresson, les lentilles et le soya comptent parmi les variétés testées. Ces plantes ont été choisies pour leur rendement élevé (quasiment toutes leurs parties se mangent) et leur capacité à pousser dans de petits espaces. La première mission habitée sur Mars étant prévue pour les années 2030, ces découvertes sont cruciales pour la prochaine génération d’explorateurs. Autre jalon à poser pour la conquête de l’espace : trouver un système de culture adapté aux arides conditions martiennes, un défi sur lequel planchent simultanément plusieurs chercheurs dans le monde.