Faire dialoguer les collections

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Hannah Claus, «Souvenir apprentissage oubli», 2019, cire d’abeille
Photo: Marilyn Aitken Hannah Claus, «Souvenir apprentissage oubli», 2019, cire d’abeille

Ce texte fait partie du cahier spécial Musées - Collections permanentes

Le Musée McCord ouvre chaque année ses collections permanentes à une artiste en résidence. Hannah Claus explique ce que lui a inspiré la réserve de l’établissement avec l’exposition C’est pas pour rien qu’on s’est rencontrés. Le Devoir est allé la voir alors qu’elle mettait la dernière touche à ses installations, dévoilées ce week-end.

Hannah Claus venait de terminer le montage d’un mobile qui évoque les châles portés dans certaines danses lors des pow-wow. Sur chaque corde sont enfilés plusieurs petits disques, sur lesquels sont imprimées les photographies de motifs perlés qui se trouvent sur des objets de la collection des cultures autochtones du Musée McCord. Les broderies de perles constituent depuis des siècles un moyen d’expression important dans la culture iroquoise. « Dans mes sculptures suspendues, je me rapproche du processus du perlage, dans la manière de placer, de répéter et d’accumuler », souligne l’artiste d’ascendance Kanien’kehá : ka (mohawk) devant sa création.

De l’autre côté de la pièce, certains des objets, dont les détails ont été photographiés pour son installation, sont exposés dans une vitrine. Le programme Artiste en résidence de l’établissement muséal, lancé en 2012, semblait tout indiqué pour elle. Parmi ses sources d’inspiration figurent les cosmogonies autochtones, particulièrement celle des Mohawks, qui l’amène à remettre en question notre perception linéaire du temps, de l’espace et de la mémoire. « Les objets du Musée McCord ne sont pas figés dans le passé et restent contemporains dans une culture vivante, observe-t-elle. C’est bien de les faire sortir pour qu’ils respirent un peu, de prendre des images de choses qui sont sous verre et de les arranger pour que ce soit animé. »

Des archives aux artefacts

« C’est toujours surprenant, ce qu’ils font dire aux objets », dit Guislaine Lemay, conservatrice Cultures autochtones au Musée McCord, au sujet des artistes en résidence. Elle remarque qu’ils s’attardent parfois à des artefacts auxquels les employés de l’établissement n’accordent un intérêt que dans une perspective de recherche, sans jamais penser les dévoiler au grand public.

Au moment d’accueillir son artiste en résidence, le Musée McCord lui fait toujours visiter l’ensemble de la réserve, où sont entreposées les six collections permanentes de l’établissement : celle de peintures, estampes et dessins, celle de costumes, mode et textiles, celle des cultures autochtones, celle d’arts décoratifs, les archives photographiques Notman, ainsi que les archives textuelles. Ce sont ces dernières qui ont d’abord piqué la curiosité d’Hannah Claus. Elle a consulté les cartes, manuscrits et registres concernant la traite des fourrures. Mais très vite, elle a été confrontée à un vieux français écrit dans une ancienne calligraphie difficile à déchiffrer. « Tout ça m’aliénait, exprime-t-elle. J’étais frustrée en voyant les pages et j’ai pensé aux Autochtones qui devaient faire affaire avec les Français, les Anglais et des phrases écrites de cette façon. C’était un nouveau système pour eux et ils s’étaient sans doute sentis isolés dans les communications. »

Photo: Marilyn Aitken Hannah Claus, «Châle de danse pour la Femme du Ciel», 2019, tirage numérique sur film transparent, fil, colle, miroir en Mylar

Cette impression l’a menée à créer une oeuvre réalisée à l’aide de couvertures, sur lesquelles des épingles en cuivre forment des symboles associés à des wampums. « Je vois l’exposition comme étant un dialogue avec les objets de la collection, dit-elle. Ce ne sont pas des cartes ni des pages et il n’y a pas de mots, mais en même temps, pour moi, c’est un dialogue avec un registre. Si on avait à montrer notre propre registre, voilà peut-être à quoi il ressemblerait. »

Hannah Claus s’est ensuite tournée vers d’autres collections, dont celle des arts décoratifs et celle des cultures autochtones. « Au début, je m’inquiétais, parce que je me disais qu’il n’y avait pas de thématique, que les choses étaient trop différentes les unes des autres », dit-elle. Mais c’est justement ce qui fait la fraîcheur de la démarche des artistes en résidence, selon Guislaine Lemay. Comme conservatrice, cette dernière va explorer la réserve pour trouver des objets qui vont soutenir un propos. Les artistes vont plutôt y repérer une « inspiration fondamentale », remarque-t-elle. « C’est une tournure différente et ça apporte un regard très différent. »

C’est dans la collection des cultures autochtones, qui compte plus de 16 400 artefacts, qu’Hanna Claus a déniché des objets perlés dont elle a utilisé les motifs dans son mobile, mais aussi dans des montages photographiques aux effets kaléidoscopiques.

Montréal, territoire mohawk

La membre de Tyendinaga, une communauté mohawk de l’Ontario, a ainsi fermé une boucle : lorsqu’elle a déménagé à Montréal au début de la décennie 2000, elle s’était arrêtée au Musée McCord, où l’exposition À la croisée des chemins : le perlage dans la vie des Iroquois montrait ce type d’objets. « J’étais tellement contente de voir ça, se rappelle-t-elle. Pour moi, Montréal c’est vraiment le territoire mohawk. Et c’était comme un beau bonjour pour venir ici. »

Jusqu’au 11 août prochain, ce sont ses oeuvres que l’on pourra admirer entre les murs de l’établissement. « Le titre que j’ai donné, C’est pas pour rien qu’on s’est rencontrés, c’était un peu les choses qui se mettent en place, sans qu’on sache pourquoi, et pour lesquelles on fait les liens après. » Des liens qui, assurément, nous incitent à voir les objets des collections du Musée d’une nouvelle manière.