Bannir les écrans, une fausse solution

De plus en plus d’études concluent que les réseaux sociaux posent des risques pour la santé des jeunes, de quoi inquiéter sérieusement les parents. Que doivent-ils faire pour guider leurs enfants face à ce phénomène relativement nouveau ? Le Devoir s’est entretenu avec des acteurs du milieu de la santé publique pour faire le point. Propos recueillis par Guillaume Lepage.

Que savons-nous de l’impact de l’exposition aux réseaux sociaux chez les jeunes ?

« La littérature scientifique est très riche sur tout ce qui est Internet depuis quelques années, que ce soit en matière de jeux vidéo ou de médias sociaux. Mais il y a très peu de consensus, les avis des experts divergent », relève Laura Masi, pédopsychiatre à l’hôpital montréalais de Rivière-des-Prairies.

Si ces études restent pertinentes, reprend-elle, aucun lien de cause à effet n’est tracé entre une exposition prolongée aux écrans et les effets observés sur la santé mentale des jeunes. « Quels sont les types de contenus qui sont consultés, quels sont les types d’usage ? C’est tout dans le même fouillis. »

« Ce qui est intéressant pour les médias sociaux, c’est qu’il y a beaucoup d’études, mais il n’y a pas de diagnostic officiellement reconnu dans nos classifications officielles », note celle qui est aussi professeure de clinique à l’Université de Montréal, en référence notamment au DSM, le manuel de référence en psychiatrie.

Mais les études penchent tout de même vers le fait que les réseaux sociaux augmentent les risques de dépression chez les jeunes ?

« Plus nous passons de temps sur les réseaux sociaux, plus ces plateformes deviennent une extension de nous-mêmes », tranche Jacob Amnon Suissa, professeur à l’École de travail social de l’UQAM. Le plus branché vous êtes, le plus seul vous êtes, et plus l’humeur tend à être négative. La solitude est d’ailleurs un facteur extrêmement central dans l’explication des premiers signes de dépression. » L’auteur de l’essai Sommes-nous trop branchés ? (Presses de l’Université du Québec, 2017) n’hésite d’ailleurs pas à qualifier les réseaux sociaux de « junk food » de la socialisation, saturé de « calories vides ».

Une consommation excessive des écrans — et des réseaux sociaux — crée des conditions plus propices à une forme d’obsession chez les jeunes, ajoute le professeur Suissa. « Avec les écrans, il n’y a plus cette notion d’avant et d’après, vous êtes plutôt dans l’éternel présent. Vous regardez une émission à la télévision. Elle se termine. Vous attendez à la semaine suivante pour le prochain épisode. Vous terminez un passage de votre livre, vous le fermez. Mais ce n’est pas ce qui se passe avec les écrans. L’exposition est continue. »

« Les études publiées dans le passé ont démontré que les médias sociaux peuvent entraîner l’isolement des personnes, ce qui peut contribuer à la dépression, note pour sa part Caroline Fitzpatrick, professeure de psychologie à l’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse. Mais il y a aussi des études qui semblent démontrer le contraire. Avoir des relations, être capable de partager avec des personnes dans des situations similaires, être connecté avec des groupes de citoyens, ça peut être bénéfique pour certains jeunes. Ça dépend de comment ils utilisent les médias sociaux. »

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C’est la moyenne d’heures par semaine que les Canadiens de 16-64 ans ont passées en ligne l’an dernier, sur un ordinateur, une tablette ou un mobile.

Fonds des médias du Canada

Que devraient faire les parents pour accompagner leurs jeunes ?

« Je pense que pour être prudent, c’est bien de s’en tenir aux recommandations de la Société canadienne de pédiatrie », répond Caroline Fitzpatrick, un avis que partage la pédopsychiatre Laura Masi. Selon l’Association, les enfants de moins de deux ans ne devraient être exposés à aucun écran. Entre deux et cinq ans, le temps devrait être limité à une heure par jour. Et à partir de cet âge, il est suggéré de s’en ternir à deux heures par jour de divertissement en ligne, en excluant les travaux scolaires.

Ces recommandations ne sont-elles pas impossibles à appliquer ?

Elles posent assurément un défi pour les parents, reconnaît Mme Fitzpatrick. « Mais il ne faut pas être alarmiste si ce n’est pas respecté à la lettre. Il ne faut pas démoniser non plus l’usage des écrans, lance-t-elle au bout du fil. Il faut simplement être conscient que le temps d’écran diminue le temps dont les jeunes disposent pour d’autres activités, telles que l’activité physique ou les interactions sociales dans la vraie vie. »

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C’est la moyenne d’heures par semaine que les Canadiens ont passées les yeux rivés sur leur mobile en 2018, soit près de 30 % de plus que l’année précédente.

Fonds des médias du Canada

Laura Masi abonde dans son sens. « Le fait d’avoir des recommandations étroites envoie aux parents un message fort — et c’est le propre de la santé publique — qu’il y a un risque avec les écrans », dit-elle. Cette dernière juge tout de même que ces lignes directrices présentent des lacunes. Par exemple, la télévision et les appareils mobiles sont mis sur un pied d’égalité, alors que leur utilisation diffère. « Idéalement, pour aller jusqu’au bout, on devrait séparer les écrans des types d’usage. Ce n’est pas pareil d’être sur un média social pour lancer un mouvement politique ou faire partie d’un groupe de soutien, que d’être sur les réseaux sociaux pour se comparer, cyberharceler ou appartenir à des groupes extrémistes. »
 

D’une même voix, les experts consultés par Le Devoir rejettent toutefois une interdiction pure et simple des écrans. « [Ils] seront dans leur vie, qu’on le veuille ou non, reprend Caroline Fitzpatrick. Il faut que l’enfant apprenne à gérer et à réguler son usage des écrans. Ça va faire partie de l’éducation des prochaines générations : apprendre à gérer les médias sociaux de façon responsable. » Et les parents doivent aussi faire un effort pour se familiariser avec ces nouveaux outils.

Comment les parents devraient-ils baliser l’usage des écrans ?

« On peut essayer d’avoir des périodes de la journée sans écran — lors des repas, par exemple — ou les bannir dans certaines pièces de la maison. Les parents peuvent aussi éteindre le wifi le soir pour éviter que leurs jeunes aient accès à des écrans dans leur chambre. Cela prévient des problèmes de sommeil ou de malnutrition », avance Mme Fitzpatrick.

83%
C’est le pourcentage d’adultes québécois qui ont fréquenté au moins un réseau social sur leur temps personnel en 2018. Une hausse de 16 points de pourcentage par rapport à 2016.

Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations

« Je pense que l’écran devrait servir dans un contexte qui rassemble, soutient Frédérick Fortier, directeur de l’organisme en prévention des dépendances Arc-en-ciel. Je me suis déjà assis avec ma fille pour lui demander de m’expliquer comment elle utilise son compte Snapchat. Son écran qui m’énerve d’habitude nous a plutôt rassemblés. »

« Instagram, il y a des parents qui ne connaissent pas ça, ajoute M. Fortier. Donc je leur dis de s’asseoir avec leurs enfants pour leur demander comment ils s’en servent. » Et les parents ne sont pas au-dessus des recommandations de santé publique, rappelle l’intervenant, dont l’organisme offre des ateliers dans les écoles et auprès des parents d’élèves. « Quand on dit que c’est maximum deux heures, les parents sont contents, ils prennent des notes, mais on leur dit : “C’est pour vous aussi” », dit-il évoquant en guise d’exemple une télévision allumée comme un bruit de fond toute la journée.

« L’usage abusif des écrans par les parents et la fratrie, c’est un facteur de risque. Si, dans une famille, les parents n’arrêtent pas de dire aux enfants de stopper les écrans mais qu’eux-mêmes les utilisent, c’est pas le parfait exemple », soutient pour sa part Jacob Amnon Suissa, de l’UQAM.

 

Écoutez le professeur Guillaume Blum qui présente ses trucs pour réduire notre dépendance aux téléphones intelligents.


   
 

 

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