Les victimes d'agressions pressent l’Église de passer de la parole aux actes

Le pape François lors de la cérémonie clôturant le sommet
Photo: Giuseppe Lami/Pool Photo via AP Le pape François lors de la cérémonie clôturant le sommet

Le pape François a promis dimanche une « lutte à tous les niveaux » contre les agressions sexuelles perpétrées sur des mineurs, alors que se clôturait un sommet inédit destiné à responsabiliser les évêques de la planète. Cette prise de position a été saluée, mais le souverain pontife s’est tout de même attiré d’acerbes critiques, tant de la part des victimes que des observateurs, qui souhaitent maintenant voir la parole se traduire par des gestes concrets.

« Ça fait des années qu’on en parle et qu’on sait qu’il y a un problème systémique au sein de l’Église catholique, lance sans ambages Jean-Guy Nadeau, professeur retraité à la Faculté de théologie et de sciences religieuses à l’Université de Montréal. L’heure n’est plus aux demandes de pardon à Dieu, il est maintenant temps de prendre acte et de mettre en oeuvre des mesures claires pour punir et pour prévenir. Et il ne faut pas que ça se fasse dans quelques années, on n’en est plus là ! Pour moi, des actions sérieuses doivent être enclenchées dans les cent prochains jours ; c’est ce qu’on demanderait à un gouvernement, on peut le demander au Vatican ! »

« On ne peut s’empêcher, comme victimes, de se demander si les bottines vont suivre les babines, laisse tomber avec un soupir le porte-parole des victimes des religieux de la Congrégation de Sainte-Croix, Sébastien Richard. Et comprenez-moi bien, je salue tout de même l’initiative du Vatican de tenir un tel sommet et je reconnais sans problème le fait que le pape ne mâche pas ses mots sur ces difficiles questions. Par contre, je ne peux pas faire semblant : je suis méfiant, ça va prendre plus que des belles paroles ; il faut que ça se traduise par des actes. »

En ce sens, les organisateurs du sommet, qui réunissait notamment 114 présidents de conférences épiscopales d’un peu partout dans le monde, ont répété à de nombreuses reprises au cours des quatre derniers jours qu’un chantier serait mis en branle « dès le lendemain du sommet » pour créer un plan d’action et revoir le cadre législatif entourant les dénonciations. De son côté, le pape a promis de « donner des directives claires pour l’Église » pour « faire disparaître de la surface de la Terre […] ces crimes abominables », évoquant avant tout des normes déjà en vigueur aux niveaux international et ecclésiastique.

Nécessaire uniformisation

Il faut dire, rappelle la professeure au Département des sciences des religions de l’Université du Québec à Montréal Marie-Andrée Roy, que les pratiques, tant pour accueillir les témoignages de victimes que pour juger les religieux qui ont perpétré les crimes, varient grandement d’un pays à l’autre. « Il y a des particularités et des complexités culturelles qui font en sorte qu’on n’accorde pas nécessairement la même importance, voire la même gravité, à la pédophilie », souligne-t-elle.

Ainsi, le sommet qui se tenait à Rome ces derniers jours visait d’abord à ajuster les visions et les discours des différentes conférences épiscopales. « Les conclusions manquent très certainement de précisions techniques, reconnaît la spécialiste. Et il est clair qu’on aurait voulu que les propositions soumises aient plus de mordant. Mais est-ce surprenant ? Pas tellement. Il ne faut pas oublier que l’Église est une machine qui travaille à l’échelle internationale et qu’il y a des épiscopats dans 114 pays… C’est un peu comme les Nations unies : c’est extrêmement lourd comme structure, ça ne bougera pas du jour au lendemain, les possibilités sont limitées. »

Gestes concrets

Il n’empêche que, pour les victimes, des gestes concrets devront être posés rapidement si l’Église veut faire mentir ses détracteurs — ces derniers n’ayant pas attendu la fin du sommet pour lui reprocher de se poser elle-même en victime. « Le Vatican n’est plus crédible », a ainsi déploré l’Italien Francesco Zanardi, présent avec un groupe de victimes sur la place Saint-Pierre à Rome. « C’est très décevant », a aussi critiqué le Britannique Peter Saunders, ex-membre d’une commission anti-pédophilie du Vatican. « Il n’y a rien sur la tolérance zéro, l’exclusion définitive de violeurs d’enfants et des agresseurs sexuels employés par l’Église ! » s’est-il insurgé.

« On comprend les victimes d’être déçues lorsque même le pape — qui demeure, rappelons-le, assez incisif sur ces questions — insiste sur le fait que la pédophilie n’est pas propre à l’Église, insiste Jean-Guy Nadeau en laissant entendre un soupir. Que c’est quelque chose qui existe aussi dans la société civile. Je veux dire, c’est vrai… Mais là n’est pas la question ! »

Concrètement, ajoute Sébastien Richard, qui agit également à titre de porte-parole pour le Regroupement des personnes et organismes en faveur de l’abolition du délai de prescription, il faudrait, notamment, abolir les délais de prescription. Établis en vertu du droit canonique, ces derniers permettent aux victimes d’entamer des démarches jusqu’à 20 ans après leur majorité (un enfant ayant été victime à l’âge de 6 ans a donc jusqu’à l’âge de 38 ans pour dénoncer son agresseur).

L’Église devrait également, selon lui, faire preuve de cohérence et « procéder très vite à une purge interne pour exclure de manière définitive les religieux reconnus coupables d’agressions sexuelles, et ce, peu importe leur niveau hiérarchique ». « Il en va de la crédibilité de l’Église », affirme avec force celui qui a lui-même été une victime d’agression sexuelle à l’adolescence.

Parler de sexualité

Dans la même veine, l’Église n’aura d’ailleurs pas le choix de se pencher sur les cas d’agressions sexuelles commises à l’endroit des femmes dans un avenir rapproché, estime Marie-Andrée Roy de l’UQAM. « Le sommet qui vient de se terminer a abordé la question de la pédophilie au sein de l’Église et c’est très bien, souligne la professeure. Il ne faudrait toutefois pas s’arrêter en chemin : un travail reste à faire pour que les violences sexuelles contre les femmes — tant les religieuses que les laïques qui travaillent au service de l’Église — soient également reconnues et dénoncées. Il y a encore beaucoup de travail à faire. »

Plus encore, ajoute la professeure, le Vatican devra entamer une réelle réflexion sur la place et le traitement de la sexualité au sein de ses institutions. « Au cours des dernières décennies, on a pu constater, au fil des dénonciations, qu’il y a un réel problème au sein de l’Église, et ce, à tous les niveaux. Et nous sommes plusieurs à penser que sans une remise en question du célibat des ecclésiastiques, entre autres, il sera très difficile d’avancer. »

Avec l'Agence France-Presse