Faut-il repenser la tolérance?

Professeure de littérature, Claude Habib est l’auteure de «Comment peut-on être tolérant?».
Photo: Capture d'écran Youtube / Desclée de Brouwer Professeure de littérature, Claude Habib est l’auteure de «Comment peut-on être tolérant?».

En 1991, Jacques Chirac, alors maire de Paris, avait évoqué « le bruit et les odeurs » que devaient supporter les Français qui habitaient en banlieue dans les HLM. Ces mots désignaient les désagréments qu’étaient censées causer aux autochtones les moeurs différentes de certaines populations immigrantes. Ces propos avaient aussitôt provoqué une indignation générale. À l’époque, Claude Habib travaillait à la revue Esprit. « Au lieu de s’offusquer, on aurait dû prendre en compte les problèmes réels que vivaient les habitants des HLM confrontés à une immigration nouvelle », dit-elle. Presque 30 ans plus tard, les démographes constatent que les Français dits « de souche » ont déserté ces banlieues. Les appels vertueux à la tolérance n’y auront rien fait.

Professeure de littérature, Claude Habib est l’auteure d’un livre sur la galanterie qui a fait époque (Galanterie française, Gallimard). Elle récidive avec un petit ouvrage sur la tolérance (Comment peut-on être tolérant ? Desclée de Brouwer) qui pourrait lui aussi remuer quelques idées reçues. L’ouvrage est né des attentats islamistes en France et d’un séminaire avec ses étudiants. Retraçant l’histoire de cette vertu moderne par excellence, la spécialiste du XVIIIe siècle cherche à comprendre combien la tolérance a partie liée avec les moeurs de chaque société et l’aversion que peut provoquer le contact avec l’altérité.

« À partir du moment où, au XVIIe siècle, les sociétés modernes reconnaissent la liberté de conscience et d’expression, il faut tolérer la conviction de l’autre, dit-elle. Or, la tolérance, ce n’est pas de tolérer ma belle-soeur, disait l’écrivain Pierre Pachet, c’est de tolérer quelqu’un dont on pensait à l’époque qu’il était damné. Il faudra donc mettre un bémol à nos convictions et avoir une sorte d’élasticité mentale par rapport à ce que l’on croit. »

Tolérer l’intolérance ?

Plus tard, on considérera même que, pour ne pas devenir un dogme, une conviction se devra d’être exposée au débat. Selon Habib, le philosophe Pierre Bayle (De la tolérance, Presss Pocket) sera un des piliers de cette transformation. Non seulement John Locke l’aurait lu avant d’écrire sa Lettre sur la tolérance, mais Bayle sera le premier à tolérer les athées, contrairement à Locke et à Voltaire. « Les catholiques seront évidemment exclus de cette tolérance, rappelle Claude Habib, parce qu’à l’époque l’Église, comme l’islam actuellement, n’acceptait pas l’apostasie. À partir du moment où vous êtes en face d’intolérants, vous ne pouvez pas tolérer les intolérants à moins de vous étrangler vous-même. »

La force de la réflexion de Claude Habib, c’est de repenser la tolérance, qu’elle qualifie de « vertu minimale », dans le contexte des moeurs de chaque pays tant il est vrai que le droit et l’économie ne suffisent pas à faire nation. Car la tolérance ne concerne pas que les choses d’« en haut », mais aussi celles d’« en bas ». Cela va de la révulsion que provoque dans certains pays celui qui mange avec sa main gauche à celle que suscite ailleurs celui qui crache par terre.

« Dans tous ces cas, la tolérance nous enjoint de retenir nos pulsions et même de les dissimuler », dit Claude Habib. Mais jusqu’où ? Les peuples ont-ils le droit de protéger leurs moeurs ? Et si oui, lesquelles ? L’agrégée de littérature rappelle qu’en Iran, les hôtesses d’Air France avaient été les seules à réclamer de ne pas porter le voile tant il suscitait leur aversion. « En France, il y a un attachement à un certain rapport de jeu entre les hommes et les femmes. La tentation qu’elles suscitent est un bien et même un charme de l’existence alors que dans l’islam, la femme est seule responsable de faire cesser ce désir en se dissimulant. Ce sont des systèmes antagoniques. »

Les Français auraient donc raison de défendre leur conception de la séduction et de critiquer le voile. Le droit de le porter ne devrait pas non plus imposer le silence à son égard, dit-elle. « Au début du siècle dernier, les républicains ne se gênaient pas pour peindre les religieux en “corbeaux” et à se moquer de leur prétendue chasteté. La loi est une chose, mais l’opinion est libre et on a le droit d’exprimer sa réprobation, sans insulter les gens évidemment. Fermer le couvercle en interdisant la critique ne peut que faire monter des haines qui pourront exploser à tout moment. »

Les mœurs touchent à quelque chose de profond. Cette identité n’est pas intangible, mais elle est profonde et beaucoup plus ancrée qu’on ne le croit.

 

Le narcissisme moderne

Cette question est largement incomprise dans le monde anglo-saxon, qui aime bien s’en prendre à la France, estime Habib. « L’Amérique ne demande pas à la France d’être ouverte, puisqu’elle l’est, écrit-elle. Elle exige qu’elle le soit de la même manière qu’elle. » Pour cette disciple du philosophe Claude Lefort, nos sociétés s’illusionnent beaucoup sur la plasticité des moeurs. « Les sociétés modernes ont l’illusion de pouvoir vivre sans moeurs. Mais on ne change pas les moeurs avec des lois. Certes, elles sont malléables. Les moeurs touchent à quelque chose de profond. Cette identité n’est pas intangible, mais elle est profonde et beaucoup plus ancrée qu’on ne le croit. »

C’est pourquoi Claude Habib croit au rôle protecteur des frontières, « pour autant qu’on n’en fasse pas des murs à la Trump ». De l’interdiction de l’inceste aux rites de la séduction, il n’y a pas de communauté humaine sans la reconnaissance de certains codes de comportement, dit-elle. « Le narcissisme moderne se croit au-dessus de toutes les sociétés qui l’ont précédé et qui pensaient qu’il y avait des codes moraux. Le point de vue selon lequel nous pourrions nous passer de toute morale, sauf celle qui serait justifiée par la logique, me paraît stupide et surtout complètement destructeur. »

11 commentaires
  • Philippe Dubé - Abonné 22 février 2019 08 h 32

    TOLÉRANCE OU ACCEPTANCE

    Le mot ‘tolérance’ nous est servi à toutes les sauces, au point de devenir lancinant, sinon questionnable. De fait, quand on fait appel à la tolérance de tout un chacun, c’est le plus souvent pour mobiliser sa capacité à endurer une situation ou des personnes qui semblent difficiles à supporter. Par exemple, on peut être tolérant au bruit ou encore aux odeurs fortes, mais rien n’indique par l’utilisation de ce terme une véritable capacité d’accueillir l’inconnu, l’étranger, finalement cultiver une ouverture réelle envers l’Autre. De ce point de vue, la tolérance devient par défaut un pis-aller, une manière de rester indifférent, intouchable, inatteignable à ce qui pourrait éventuellement nous indisposer. Il serait peut-être préférable de changer de terme pour mieux exprimer ce qu’on souhaite réellement manifester comme sentiment et adopter comme prédisposition à l’égard de l’immigrant, soit une attitude d’accueil et un authentique comportement d’hôte envers nos invités. Je suis d’avis qu’il faudrait réintroduire l’usage du vieux mot français, « acceptance », afin de mieux traduire notre attitude vis-à-vis l’Autre. Dans ce contexte, l’acceptance me semble plus juste que la tolérance qui peut paraitre secrètement trépigner d’impatience d’ici à ce que le mal passe ou mieux disparaisse.

  • Louise Melançon - Abonnée 22 février 2019 09 h 01

    Excellent!

    Vivre la tolérance n'est pas s'écraser devant l'autre... mais s'affirmer avec nos valeurs sans faire dispraître l'autre qui ne les partage pas.
    Une belle leçon de vivre ensemble!

  • Michel Lebel - Abonné 22 février 2019 09 h 09

    Loi et moeurs

    Texte fort intéressant. Oui! Aucune société ne peut exister sans moeurs, sans un certain code moral. Les lois, dont le Code criminel, peuvent servir de normes, de guides plus ou moins obligatoires. Mais les moeurs, c'est beaucoup plus complexe, moins statique, qu'une loi. Les moeurs évoluent, la loi suit.

    M.L.

  • François Beaulne - Abonné 22 février 2019 09 h 23

    De la France au Québec

    <Cette question est largement incomprise dans le monde anglo-saxon, qui aime bien s’en prendre à la France, estime Habib. « L’Amérique ne demande pas à la France d’être ouverte, puisqu’elle l’est, écrit-elle. Elle exige qu’elle le soit de la même manière qu’elle>.
    Voilà, à mon avis, qui résume bien le malaise, pour ne pas dire le malentendu, qui s'amplifie sur la notion de <multiculturalisme> et la signification de <charte des droits> entre, d'une part, l'Amérique anglophone, majoritairement d'origine anglo-saxonne, et, d'autre part, le Québec francophone, majoritairement d'origine française. D'où la divergence entre la conception de laicité et le rôle des charte des droits qui doivent non seulement reconnaître les dorits individuels mais également les droits collectifs.
    Le débat et le défi est de savoir si ces conceptions divergentes, fondamentales pour le Québec, peuvent s'accomoder l'une de l'autre dans les même espace politique.
    A voir les mises en garde que Justin Trudeau a donné au PM Legault concernant la réduction des seuils d'immigration, la loi sur la laicité et l'utilisation de la clause dérogatoire, force est de constater que nous sommes loin d'être sur la même longueur d'onde.

  • Jean-François Trottier - Abonné 22 février 2019 09 h 46

    Protéger toutes les minorités

    Si l'on doit en effet protéger toutes les minorités, faudrait débuter par la plus nombreuse ici : les Québecois.

    Les Québécois ne sont pas une majorité du tout : ils n'ont ni le pouvoir financier, ni le pouvoir immobilier, ne dominent pas la culture, et leur force d'attraction culturelle a besoin de béquilles légales pour seulement exister.

    Je parle des Québécois sans ajouter l'épithète francophones. Les faits historiques et récents parlent : les anglophones sont isolés mais pas en ghetto (au contraire), un réel apartheid linguistique appuyé par Ottawa a existé pendant 200 ans et perdure encore, et la folklorisation actuelle du français origine des "penseurs" du West Island.

    Parmi les droits exigés par les Premières nations il est souvent question du rapport à la Terre, selon lequel ceux qui vivent sur un territoire sont les seuls à le connaître, que ce bien est communautaire, et que ceux qui vivent maintenant en sont les dépositaires parce que la Terre en définitive n'appartient à personne.
    Exactement le contraire de ce que la philosophie Libérale implique. La possession de la Terre est une prémisse non-dite de la théorie Libérale.

    C'est l'une de ses faiblesses flagrantes. Sa pire faille est son ignorance des groupes sociaux, ce qui permet de confondre des notions comme peuple et nation, groupe de pression et syndicat, ainsi que la foi, notion personnelle s'il en est, et la religion... surtout quand on sait que la Grande-Bretagne a construit sa puissance en bonne partie grâce à sa religion d'État!
    Serait temps de le dire : la religion est depuis longtemps une arme morale utilisée à plein par les colonialistes. Il n'est pas vrai que les religions sont inoffensives, on est bien placés pour le savoir.

    C'est tellement fort que des "héros des minorités", qui systématiquement oublient la plus nombreuse, tout empressés qu'ils sont de poser en porte-paroles, embarquent dans ce truc colonialiste le torse bombé en condamnant quiconque est en désaccord.