Un manifeste contre les voyages en avion

Un vol transatlantique émet de 1,6 à 2,8 tonnes d’émissions de CO2. Pour l’auteur du manifeste, il est possible de «s’ouvrir sur le monde de beaucoup d’autres manières que par le voyage».
Photo: Julio Cortez AP Un vol transatlantique émet de 1,6 à 2,8 tonnes d’émissions de CO2. Pour l’auteur du manifeste, il est possible de «s’ouvrir sur le monde de beaucoup d’autres manières que par le voyage».

Le lancement du manifeste «Stay on the Ground», publié dans Libération la semaine dernière, fait beaucoup jaser. Son but : boycotter les voyages en avion pour agir sur le climat. Doit-on dire adieu aux vacances outre-mer pour avoir un réel impact sur le sort de la planète ? Julien Goguel, son auteur, a répondu aux questions du Devoir. Propos recueillis par Isabelle Paré.

Pourquoi avoir lancé ce manifeste et qui est à l’origine de cette initiative ?

Ce manifeste est une initiative personnelle. C’est en voyant des amis participer à la marche pour le climat le samedi et partir en vacances le dimanche à quelques milliers de kilomètres que j’ai eu l’envie de mettre des mots sur ce qui m’apparaît comme une incroyable incohérence. Actuellement, le manifeste a déjà recueilli plus d’un millier de signatures, et chaque jour de nouvelles personnes s’engagent.

Pourquoi visez-vous le transport par avion, puisque les émissions issues des vols ne comptent que pour 3 à 4 % des émissions de GES mondiales ?

Dans la lutte contre le réchauffement climatique, il n’y a pas de combat inutile. Chaque geste compte ; partout où l’on peut diminuer notre empreinte carbone, il faut le faire. Et les déplacements en avion sont très faciles à supprimer : il suffit d’imaginer autre chose pour ses vacances. D’autre part, l’avion symbolise l’injustice qui accompagne la crise climatique : la très grande majorité des humains n’a jamais pris et ne prendra jamais l’avion. Et ces populations sont justement celles qui sont les premières et les plus touchées par le réchauffement du climat.

Les déplacements en voiture comptent pour 54 % des GES issus du secteur des transports en France, contre 4 % pour le transport aérien. Pourquoi viser spécifiquement le secteur aérien ? Ne serait-il pas plus efficace de s’attaquer au secteur du transport routier, notamment au recours à la voiture, souvent conduite en solo ?

L’un n’exclut pas l’autre. Il faut évidemment travailler à réduire l’usage de la voiture. Cela s’avère difficile : les solutions de rechange à la voiture pour aller travailler n’existent pas toujours ni partout. Le changement peut passer par des choix personnels et des efforts bien sûr, mais à grande échelle, seules des politiques publiques ambitieuses peuvent aboutir. Je crois d’ailleurs que nous devons aller vers des mesures contraignantes et restrictives. Le législateur ne doit pas attendre l’adhésion de l’ensemble de la population pour mener des politiques radicales en matière de lutte contre le réchauffement climatique.

 
5%
C’est le taux de croissance annuel de l’industrie aérienne depuis 1970.

Votre manifeste vise les particuliers plutôt que l’industrie aérienne. Ces compagnies ne devraient-elles pas être les premières ciblées pour réduire leurs propres émissions ou les compenser par l’achat de crédits ou de quotas ?

L’industrie aérienne fait des efforts, les avions récents sont beaucoup plus sobres que ceux d’il y a trente ans ou plus. Malheureusement pour le climat (et donc pour nous), les objectifs de rentabilité et de croissance de n’importe quelle compagnie aérienne ne peuvent qu’accentuer la crise. C’est tout le dilemme auquel notre époque est confrontée.

À la suite de la publication de ce manifeste, plusieurs ont déploré que cette solution limite la capacité des citoyens à s’ouvrir sur le monde, ou même à visiter leur famille à l’extérieur du continent. Que pensez-vous de ces arguments ?

On peut s’ouvrir sur le monde de beaucoup d’autres manières que par le voyage. Et on peut aussi voyager sans avion, y compris loin. Cela demande du temps et tout le monde n’en dispose pas, j’en conviens. Bien sûr, on ne peut pas brimer quelqu’un qui utilise l’avion pour aller voir un proche qu’il n’a pas vu depuis longtemps. C’est à chacun de s’interroger en considérant l’énorme coût pour le climat. Et d’envisager de reporter, voire d’annuler un long trajet en avion. Nous changeons d’époque, et cela est difficile à accepter. Désormais, nous savons que nos actes (ici les déplacements en avion) ne sont pas sans conséquence. Chacun doit, en conscience, accepter ou non d’en assumer la responsabilité.

 
1986 km
C’est la longueur d’un trajet moyen.

Les restrictions sur les transports aériens ne devraient-elles pas d’abord viser les voyages d’affaires, parfois évitables par les conférences en ligne et le télétravail ?

Elles devraient toucher tous les usages de l’avion : les affaires, le tourisme, le fret. Pour le tourisme, c’est très simple : chacun peut s’imposer une restriction (partielle ou totale), sans aucune conséquence sur son emploi. Il suffit de le décider, sans avoir à attendre que d’autres le décident à ma place, par des lois par exemple.

 

D’autres solutions de réduction des GES, comme la conversion à une alimentation végétarienne, n’auraient-elles pas plus d’impact sur la réduction des émissions de CO2 ? Selon une étude récente publiée dans Nature, l’élevage des bestiaux compte pour environ de 72 à 78 % des émissions liées au secteur agricole.

Il est évident que la consommation de viande est une énorme source d’émission de CO2. Tout ce qui est fait pour promouvoir la diminution de sa consommation ou le végétarisme est excellent. On peut être végétarien et ne plus prendre l’avion, l’un n’empêche pas l’autre : vive le vélo et vive les légumes ! Pour commencer, changer sa destination de vacances est quelque chose de très simple à faire et qui n’engage que quelques jours de l’année. En clair, le rapport coût/bénéfice d’une annulation d’un vol long-courrier est excellent.

7,8 milliards
C’est le nombre de passagers aériens prévus pour 2036. En 2016, leur nombre s’élevait à 3,7 milliards.
 

À ce jour, quelles ont été les réactions à votre manifeste en France ? Plutôt positives ou négatives ?

C’est difficile à dire. Sur Facebook, la tribune publiée dans Libération a reçu plus de 2000 « like » et a été partagée près de 3000 fois. J’ai moi-même reçu de nombreux messages de soutien et de remerciement de gens qui sont heureux de savoir que nous sommes nombreux à nous interroger sur notre cohérence. Ceux qui montrent de l’hostilité voire de l’agressivité, c’est compréhensible. Aucun des flocons d’une avalanche ne se sent responsable… Je crois que l’intérêt suscité par ma tribune est lié au fait que, à travers un exemple concret, elle pose une question très simple à laquelle beaucoup n’osent pas répondre : sachant que mon mode de vie est la cause du péril environnemental, suis-je vraiment prêt à en changer ?

Une suite politique est-elle prévue à ce manifeste ? Comptez-vous utiliser les signataires pour faire pression auprès des gouvernements ?

Non. Mon manifeste n’est qu’une goutte d’eau déversée sur un très gros incendie.

Le transport aérien, c’est:

2 à 3 % des émissions de CO2 mondiales, mais jusqu’à 4 % des GES totaux

1,6 à 2,8 tonnes d’émissions de CO2 par vol transatlantique

3,7 milliards de passagers en 2016, et 7,8 milliards prévus en 2036

Un trajet moyen de 1986 km

Une croissance de 5 % par année depuis 1970 pour l’industrie aérienne :

Impact de l’accord de Paris : le transport aérien en est exclu, sauf pour les vols intérieurs intégrés aux plans d’action soumis par les États signataires.

Autres mesures : La résolution CORSIA adoptée par l’Organisation internationale de l’aviation civile (OACI) en 2016 visant à plafonner au niveau de 2020 les émissions de CO2 liées aux vols internationaux des compagnies aériennes. Ces cibles seront obligatoires en 2027.