Justifier le mal au nom du bien

L’Église catholique se réveille d’un très long cauchemar. Pendant des décennies, des membres du clergé ont agressé des enfants et des religieuses en toute impunité. Le pape François convoquera cette semaine les évêques du monde entier à un sommet inédit sur ce fléau. Comment expliquer ces agressions et qui en sont les victimes?

« C’est Dieu qui a mis ce garçon sur mon chemin. » « Quand Dieu va me juger, Il va aussi prendre en compte tout ce que j’ai fait de bien. » Ces justifications sont tout droit sorties de la bouche de prêtres ayant commis des abus sexuels sur des enfants.

Subrepticement, la spiritualité s’est ainsi trouvée entremêlée à des dérives psychiatriques menant à des délits criminels. Une instrumentalisation de la religion qui a permis à nombre de prêtres pédophiles de vivre pendant des années, sinon des décennies, en faisant l’apologie du bien tout en semant le mal.

« Une différence que l’on voit entre les membres du clergé et les autres agresseurs, c’est l’utilisation de la religion pour se donner le droit de commettre l’abus », résume en entrevue Karlijn Demasure, directrice exécutive du Centre pour la protection de l’enfance de l’Université pontificale grégorienne de Rome.

Spécialiste des cas d’abus sexuels commis dans l’Église catholique, Karlijn Demasure a traité de nombreux prêtres pédophiles et supervisé plusieurs thérapeutes appelés à soigner des membres du clergé ayant agressé des enfants. « Ils vont dire : “Dieu savait qui j’étais. Il a mis ce garçon sur mon chemin, ça veut dire qu’Il accepte qu’on ait une relation sexuelle” », rapporte Mme Demasure.

Plusieurs de ces abuseurs étaient des êtres charismatiques aimés de leurs paroissiens, souligne-t-elle. « Certains d’entre eux disaient : “Dieu va me juger, mais Il va mettre dans la balance les bonnes oeuvres à droite et à gauche les péchés. Aussi longtemps que mes bonnes oeuvres vont demeurer les plus importantes, j’irai au ciel.” »

Tordue, la religion a ainsi été érigée en caution, éblouissant tant les agresseurs que, dans certains cas, les victimes. « C’est très important d’être au fait des rouages psychologiques et spirituels qui encouragent l’abus », insiste Chantal Beauvais, rectrice de l’Université Saint-Paul à Ottawa. La dimension spirituelle doit intrinsèquement faire partie des traitements proposés aux prêtres qui ont commis des abus, croit-elle.

Soigner les dérives

Au Canada, un seul centre en santé mentale offre des soins spécifiques pour les membres du clergé. Fondé en 1966, l’Institut Southdown, au nord de Toronto, propose un traitement sur place de 14 semaines aux religieux et religieuses souffrant de dépression, d’anxiété, mais aussi de dérives sexuelles.

« C’est largement insuffisant », pointe Chantal Beauvais, ex-religieuse. D’autant plus que les traitements offerts le sont en anglais. « Tous les outils ne sont pas encore en place au sein de l’Église pour faire la prévention, la protection et aussi la gestion des abuseurs », remarque-t-elle.

Forte de son expertise en droit canonique, en psychothérapie et en théologie, l’Université Saint-Paul lancera à l’automne un centre interdisciplinaire axé sur la protection (safeguarding) et sur la prévention des abus sexuels commis dans l’Église et dans la société en général.

Ce centre de recherche et de diffusion des connaissances formera également des thérapeutes spécialisés dans le traitement des membres du clergé. Des thérapies en français pourraient également être proposées aux agresseurs et aux victimes. « On doit encore réfléchir à la structure, notamment pour s’assurer qu’un abuseur ne croise pas sa victime », précise Mme Beauvais.

Un fléau mondial

On ignore toujours combien de prêtres ont abusé sexuellement d’enfants au Québec. On sait que l’Église catholique était omnipotente dans la société québécoise jusqu’à la Révolution tranquille, mais aucune enquête exhaustive sur ce fléau n’a été menée comme ce fut le cas dans d’autres pays.

L’abolition du délai de prescription (30 ans au Québec), empêchant certaines victimes de poursuivre au civil une communauté religieuse ou un diocèse, pourrait permettre d’obtenir un meilleur portrait de l’ampleur du phénomène. La Coalition avenir Québec (CAQ) avait fait de cet enjeu une promesse électorale.

Des enquêtes menées ailleurs en Occident, notamment aux États-Unis, en Australie, en Irlande et en Allemagne, ont établi qu’entre 5 % et 7 % des prêtres ont agressé sexuellement des enfants. Ce ne sont pas tous des pédophiles, explique Karlijn Demasure. La pédophilie désigne spécifiquement les abus sexuels commis sur des enfants de moins de 13 ans. « Ceux qui ont cette pathologie font beaucoup de victimes », explique la spécialiste.

L’éphébophilie, qui désigne les agressions commises sur des adolescents de plus de 13 ans, fait généralement moins de victimes. « Ce sont des prêtres qui peuvent avoir agressé deux ou trois adolescents », dit Mme Demasure.

Si les pédophiles commettent des abus dès leur ordination, les éphébophiles, eux, passent à l’acte de sept à neuf ans après avoir été ordonnés, relève Karlijn Demasure. « Il faut se demander ce qui se passe pour que le prêtre devienne vulnérable et que cela le mène à abuser [de son] pouvoir. » « Il faut avoir une relation au pouvoir très saine pour exercer un ministère », rappelle-t-elle.

En octobre dernier, la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) a adopté une série de lignes directrices pour traiter avec diligence les allégations d’abus. Le document Protection des personnes mineures contre les abus sexuels place les victimes au centre de la démarche de reconstruction de l’Église. « Il faut revoir la théologie de l’Église, revoir la structure de l’Église, revoir la théologie du sacerdoce et la formation des séminaristes et du personnel religieux, avance Mme Beauvais. Finalement, c’est à une grande conversation que toute l’Église est appelée. »

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