Le partage des tâches reste inéquitable

Les femmes sont encore aujourd'hui responsables de la vaste majorité des tâches ménagères.
Photo: iStock Les femmes sont encore aujourd'hui responsables de la vaste majorité des tâches ménagères.

À partir des années 1970, quand les femmes ont enfin accédé à l’éducation supérieure et qu’elles ont investi le marché du travail, une révolution des rôles de genre s’est amorcée. Cette révolution est toutefois encore loin d’être complétée, car les hommes sont encore trop peu nombreux à s’engager dans le travail domestique. Dans un recueil d’articles publiés récemment, des démographes et des sociologues québécois présentent les hypothèses avancées pour expliquer l’inachèvement de cette révolution.

L’instabilité des unions et la diminution de la fécondité des femmes qui se sont accrues depuis les années 1970 a d’abord été imputé à une plus grande préoccupation de l’épanouissement personnel, à une montée de l’individualisme, et par le fait même à une moins grande volonté d’engagement.

Mais comme les enquêtes confirmaient que la majorité des individus n’avaient pas moins le désir de s’engager à long terme et d’avoir des enfants, en 2015, les démographes Goldscheider, Bernhardt et Lappegård ont plutôt attribué l’instabilité des unions et la diminution de la fécondité des femmes aux transformations familiales qui découlaient de la nouvelle division sexuelle du travail, qu’ils ont appelé la « théorie de la révolution des rôles de genre ».

« Traditionnellement, le travail rémunéré était l’apanage des hommes et le travail domestique celui des femmes. Or, à partir des années 1970, les femmes investissent le marché du travail, entamant ainsi une révolution des rôles de genre. Cette révolution est toutefois partielle ou inachevée parce qu’il n’y a pas eu le même investissement des hommes dans le travail domestique », rappelle Maude Pugliese, professeure et chercheuse à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), qui a codirigé le recueil d’articles publié dans les Cahiers de recherche sociologique.

Les femmes sont donc demeurées responsables de la vaste majorité des tâches ménagères. Elles se sont ainsi retrouvées avec une double journée de travail car, après leur quart de travail rémunéré, elles doivent accomplir de nombreuses tâches domestiques (préparer les repas, s’occuper des enfants, faire la lessive, etc.). Selon les démographes, cette double charge — professionnelle et familiale — qu’assument les femmes crée du stress et des insatisfactions qui engendrent « des tensions au sein des couples, et par conséquent une plus grande instabilité des unions et un frein au projet d’avoir des enfants ».

Mme Pugliese et ses collègues de l’INRS, de l’Université McGill et de l’École nationale d’administration publique (ENAP) ont cherché les causes de l’inachèvement de cette révolution des rôles de genre.

Notamment, Laurence Charton et Nong Zhu de l’INRS ont observé qu’au Canada, l’adoption d’arrangements plus traditionnels pour le travail domestique favorise le désir de fonder une famille, et ce, autant chez les hommes qui assument moins de tâches domestiques que chez les femmes qui en prennent plus en charge. Par contre, une fois que les couples ont eu leur premier enfant, la tendance s’inverse chez les femmes, et uniquement chez celles-ci, mais pas chez les hommes.

« La charge des tâches domestiques chez les femmes s’alourdit avec l’arrivée des enfants. C’est à partir de ce moment que la pression de la double journée se fait sentir.

Parmi les femmes ayant un revenu équivalent à celui de leur conjoint, celles qui bénéficient d’un arrangement plus équitable au niveau des tâches domestiques après le premier enfant sont plus susceptibles de désirer un deuxième enfant que celles qui vivent un arrangement plus traditionnel. Cette observation appuie la théorie de la révolution des rôles de genre selon laquelle la tension générée par la double journée semble constituer jusqu’à un certain point un irritant qui freine l’agrandissement des familles », explique Mme Pugliese.

Les chercheurs ont toutefois remarqué que même si la femme détient désormais un pouvoir économique qui lui permet de négocier la répartition des tâches domestiques d’égal à égal avec l’homme, cette répartition est encore aujourd’hui en grande partie déterminée par les « rôles et les identités de genre ».

Par exemple, la sociologue Valérie Harvey de l’Université Laval a observé que très peu de pères se prévalent d’une partie du congé parental auquel ils ont pourtant droit au Québec. Son enquête révèle que plusieurs craignent « les jugements de la part de leurs collègues et supérieurs et que cela nuise à leur carrière ». « Plusieurs hommes voudraient peut-être le faire, mais ils sentent que ce ne serait pas conforme à l’identité masculine, et surtout ils ont l’impression que ce ne serait pas justifié de priver le bébé de sa mère. Plusieurs n’ont même pas osé aborder le sujet avec leur conjointe pour ces diverses raisons », relate Mme Pugliese.

Autre exemple : Céline Le Bourdais et Maude Boulet ont mesuré le degré de satisfaction des femmes canadiennes quant à leur équilibre travail-famille, soit le temps passé au travail versus celui consacré aux tâches domestiques. « La théorie suggérerait que les femmes seraient plus satisfaites quand le partage des tâches domestiques est plus équitable », rappelle Mme Pugliese. Or, ce n’est pas ce qu’ont observé les chercheuses. Les femmes ne perçoivent pas l’iniquité dans le partage des tâches domestiques comme un facteur de stress. Elles ne sont pas plus insatisfaites que celles qui bénéficient d’un partage équitable. Les chercheuses attribuent cette constatation au fait qu’« on ne se sent généralement pas confortable quand on adopte des comportements qui vont à l’encontre de ce qui est prescrit par notre cadre normatif culturel comme étant approprié pour notre genre. Ce qui veut dire que quand on est une femme et qu’on a une très belle carrière, on se sent peut-être un peu en transgression des normes de genre conventionnelles et que finalement cela nous fait du bien au niveau identitaire et émotif d’en assumer plus à la maison, cela rassure de se sentir un peu plus conforme. »

Tous ces exemples soulignent le fait que les normes culturelles liées à ce que signifie être un homme et être une femme demeurent très prégnantes dans nos sociétés, résume Mme Pugliese.

« Le pouvoir économique donne un outil pour aller négocier une répartition plus équitable des tâches domestiques, mais ce n’est pas suffisant, car, même avant de négocier on est dans une logique identitaire qui influence notre comportement car l’identité est ancrée dans la culture », affirme-t-elle.

Les auteurs de la théorie de la révolution des rôles de genre croient tout de même que celle-ci s’achèvera inéluctablement. « Les ajustements prennent du temps à se faire, d’autant que les générations actuelles ont vu leurs parents épouser des modèles familiaux très classiques, ajoute Mme Pugliese. Mais éventuellement, à mesure que les femmes acquerront plus de pouvoir économique, à mesure qu’elles demanderont plus d’implication dans les tâches domestiques, il y aura plus d’équité dans le partage du travail domestique. Les moeurs vont se transformer peu à peu, les hommes vont prendre en charge leur part du travail domestique, et cela devrait rétablir les dynamiques familiales à ce qu’on observait auparavant, soit des unions plus stables et peut-être davantage d’enfants. »