Les rapports amoureux et la sexualité à l’ère du numérique

L’amour peut se trouver au bout des doigts, sur le clavier d’un téléphone intelligent.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’amour peut se trouver au bout des doigts, sur le clavier d’un téléphone intelligent.

Florence est éprise d’Olivier et vice versa. Ils forment un couple depuis environ un an. Ils ont emménagé ensemble récemment. Et ce bonheur, les tourtereaux le doivent à une application de rencontre en ligne.

« Je me suis inscrite sur Tinder à la recommandation de plusieurs amies », explique la Montréalaise Florence Wells, 35 ans, interviewée au téléphone la veille de la Saint-Valentin. « Je n’avais jamais essayé ce moyen avant parce que j’ai été dans une longue relation pendant toute ma vingtaine. J’ai été vraiment chanceuse. J’ai échangé avec beaucoup de personnes pendant une semaine, le premier rencart que j’ai accepté était avec Olivier et ça a fonctionné. »

En fait, le rendez-vous galant marche beaucoup ainsi et pour de plus en plus de gens ici comme ailleurs. Un sondage Léger de 2016 a établi que chez les Québécois de moins de 55 ans, plus d’une personne sur deux a déjà fait appel aux sites ou applications de rencontre comme Tinder, eHarmony, Zoosk, Match ou le récent Facebook Dating, lancé au Canada en novembre.

« On peut dire qu’on vit une révolution », commente Chiara Piazzesi, professeure de sociologie à l’UQAM, spécialiste des reconfigurations contemporaine des relations intimes, mais aussi des réseaux sociaux. « En fait, ce qui est révolutionnaire, c’est l’ampleur du bassin potentiel de rencontres auquel on a accès en ligne. Du point de vue sociologique, c’est la caractéristique la plus intéressante : les applications et les sites nous mettent en contact avec des personnes qu’on ne rencontrerait jamais dans la vie normale ou qu’on ne prendrait pas en considération même si elles étaient dans nos cercles de relations réelles. »

Florence et la machine

Là encore, la belle histoire d’amour de Florence Wells offre un cas d’espèce. « Olivier travaille dans le milieu des jeux vidéo, il fréquente les deux mêmes places et il est assez introverti, explique-t-elle. Normalement, on ne se serait jamais rencontrés, lui et moi. »

Son amoureux lui a aussi expliqué que, de toute manière, s’il l’avait croisée dans un bar, il n’aurait jamais osé l’aborder. « Je mesure 1,83 m et je parle fort. Il m’a dit qu’il n’aurait jamais osé aborder une fille comme moi dans un bar même s’il aurait aimé m’approcher. »

Évidemment, pour faire un tel choix, il faut être libre, une réalité assez récente dans le monde des relations. L’union choisie plutôt qu’imposée demeure une institution assez récente, et les outils numériques s’arriment à cette révolution pour la travailler et l’amplifier.

« Le mariage d’amour commence à s’imposer au XIXe siècle, explique la sociologue. Pendant des siècles et des siècles, les unions conjugales servent d’autres buts que l’amour ou le bonheur, sauf dans les classes populaires, où le capital à transmettre est plus mince. C’est encore une hypothèse, mais des chercheurs américains pensent que depuis une dizaine d’années les rencontres numériques permettent une plus grande mixité sociale et raciale. Je suis un peu perplexe devant cette corrélation. On verra bien dans quelques années. »

On peut par contre déjà confirmer le pouvoir accru des femmes dans le nouveau jeu de l’amour et du hasard. Cet empowerment est confirmé par Florence Wells, qui a reçu un déluge de proposition en une seule petite semaine sur Tinder.

« Mes amies m’avaient averti que je recevrais des centaines de propositions. Il faut dire que j’ai un peu le profil plus rare pour les sites de rencontre, celui d’une trentenaire professionnelle sans enfants. »

La professeure Piazzesi parle d’un « décalage de sélectivité » entre les hommes et les femmes. Elles demeurent extrêmement sélectives, tandis qu’ils le sont très peu. « Il semble y avoir une sorte de division genrée des rôles : les hommes sont censés initier le contact et les femmes les rejettent très souvent. La rencontre en ligne a aussi l’avantage d’être plus sécuritaire. Elle donne de la confiance. »

L’avantage aux femmes

Les mutations se confirment aussi pour d’autres catégories sociales. Les données américaines montrent que 90 % des relations homosexuelles se nouent par l’entremise du Web et l’avantage semble évident, surtout dans des milieux plus conservateurs.

« Les sites permettent de savoir qui appartient à une communauté, ce qui est important pour toutes sortes de minorités, sexuelles ou ethniques, dit la sociologue de l’intime. Dans la panoplie des applications, on en voit donc qui s’adressent à des groupes précis, religieux, économiques ou culturels. »

Elite Singles vise les célibataires « haut de gamme », Silver Singles, les vieux. Ashley Madison facilite les relations extraconjugales et SeekingArrangement relie des « sugar daddys » à de jeunes femmes voulant se faire entretenir. Shalom vise les juifs et Muslims4Marriage.com rassemblerait trois millions de clients.

Reste que le match idéal demeure aussi rare que précieux. Dans ses recherches, Mme Piazzesi a observé beaucoup de frustration de la part de certains utilisateurs.

« Dès qu’on commence à vieillir, les choses se compliquent. Les hommes de 40 ans et plus cherchent encore des corps de 20 ans. Les critères de sélection des hommes et des femmes sont différents. J’ai aussi entendu des plaintes sur l’algorithme de Facebook Dating qui fait des propositions inadéquates. »

Florence Wells a apprécié la facilité des contacts tout en soulignant le problème de la profusion des choix. « Les gens peuvent finalement penser qu’ils vont trouver quelqu’un de mieux et reporter le moment de s’engager, dit-elle. Je me demande si les plus jeunes ne subissent pas davantage cette abondance. Moi, j’ai eu la chance de connaître autre chose avant, des manières différentes de séduire, et je pense qu’une application ne doit pas nous empêcher de garder les yeux ouverts autour de soi. »

Marché à options

Les premières annonces galantes ont été publiées dans les journaux européens au XVIIe siècle. À la longue, elles sont devenues une des sources importantes de financement des médias d’information. Même Le Devoir en a proposé. Maintenant, comme à peu près tout le reste, la pratique a basculé en ligne. La rupture était consommée au début de la décennie. Le magazine The Economist a publié en août 2018 des données montrant qu’aux États-Unis, dès 2010, les rencontres hétérosexuelles en ligne avaient dépassé le travail, rattrapé les bars et les restaurants comme lieux de rencontre et talonnaient déjà les connaissances comme entremetteuses. Chez les homosexuels, la cause était déjà entendue : neuf relations sur dix se nouaient par l’intermédiaire d’une application ou d’un site.


 
2 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 14 février 2019 12 h 51

    Qu’en sait-on ?!?

    « Évidemment, pour faire un tel choix, il faut être libre, une réalité assez récente dans le monde des relations. » (Stéphane Baillargeon, Le Devoir)

    Possiblement, mais comment et pourquoi être et demeurer libre dans le monde des relations, surtout à l’ère du numérique, du virtuel ou de l’anonymat ?

    Dès qu’une relation s’établit, on-dirait que la Liberté se diffuse en forces constructives jusqu’au jour où celles, latentes, chercheront à la déconstruire ou à l’empoisonner !

    Être libre ou faire libre-choix d’aucun choix personnalisé ?

    Qu’en sait-on ?!? - 14 fév 2019 –

    Ps. : Bons Souhaits valentins tout le Monde !

  • Maryse Veilleux - Abonnée 14 février 2019 19 h 59

    Les relations consumées... consommées...

    Consumées.... consommées...il y a ces histoires heureuse mais il y a toute cette jungle qui peut montrer la dérive humaine... ces hommes de 40 ans qui veulent des femmes de 20 ans. Pour le sexe je le conçois mais pour une relation.... cette catégorie d'homme, égoîstes pour la consommation de la chair... non merci, sans intérêt... et il y a un 25% - si on répartie entre les deux genres le nombres d'illettrés fonctionnels, qui t'écrivent une phrase à la fois, Incapable de rédiger trois paragraphes de 3 lignes chaque, ni capable d'écrire une ligne sans faute... ou qui n'ont aucune continuité dans les idées dans l'échange du moment présent...pour en rencontrer un intéressant, à moins d'avoir de la chance, il faudrait au moins en prévoir un à tous les 15 minutes, à temps plein, pendant 3 mois... et les sites aux algorithmes, qui nous ramènent à notre semblable masculin, petit clône aux mêmes intérêts, incapable de sortir de sa bulle, qui ne cherche pas à évoluer mais seulement avoir son semblable féminin, qui l'accompagne dans ses activités, aucune ouverture à la différence, ennui garanti!!! Avez-vous vu cet article d'Urbania: https://urbania.ca/article/la-fois-ou-jme-suis-fais-passer-pour-une-fille-sur-un-site-de-rencontres/?fbclid=IwAR0McLsOMzu2xTmdWFId27bB0uGQNN1v7qqEl7w2nuXBTsO66lB_Mt311ac