Le vieillissement, un enjeu de société prioritaire pour le scientifique en chef

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
«Trouver des jeunes qui sont prêts à faire une carrière dans la recherche sur le vieillissement, cela reste un défi», déplore Rémi Quirion.
Photo: James Hose Jr. Unsplash «Trouver des jeunes qui sont prêts à faire une carrière dans la recherche sur le vieillissement, cela reste un défi», déplore Rémi Quirion.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

Dans le cadre de la série de cahiers sur la recherche, Le Devoir discutera avec le scientifique en chef Rémi Quirion à travers trois grands entretiens. Autant d’occasions de se pencher avec lui sur les trois axes de recherche considérés comme prioritaires par Québec au cours des prochaines années. Premier entretien de trois.

Avant de devenir scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion a beaucoup étudié l’alzheimer, notamment lorsqu’il était chercheur au Centre McGill d’études sur le vieillissement. Dans le cas de cette maladie comme dans celui d’autres démences, il soulève que la génétique joue un rôle, mais la nutrition et l’isolement aussi.

Les Fonds de recherche du Québec (FRQ) sous sa houlette s’efforcent justement de financer des démarches scientifiques qui prennent en compte les multiples facettes du vieillissement et leurs interactions. Le 23 janvier dernier, ils ont lancé un appel de proposition pour la nouvelle Plateforme de financement de la recherche intersectorielle sur le vieillissement. Celle-ci subventionnera des projets fondés sur des collaborations entre chercheurs et intervenants de différents horizons.

Elle découle des 45 millions de dollars additionnels sur cinq ans que le gouvernement du Québec a injectés en mai 2017 par l’entremise de sa Stratégie québécoise de l’innovation (SQRI). Cette enveloppe supplémentaire vise la mise en place de programmes de recherches intersectorielles en lien avec trois grands défis de société, parmi lesquels on retrouve l’enjeu des changements démographiques et du vieillissement.

Une priorité depuis longtemps

Le dossier du vieillissement s’est imposé à Rémi Quirion dès son entrée en poste comme scientifique en chef en 2011. Il a consulté les chercheurs de l’ensemble de la province pour leur demander à quels défis de société le domaine scientifique devrait répondre en priorité et il assure que plus du tiers des réponses mettaient en exergue cette préoccupation.

« Globalement, le Québec est tout même assez bien positionné avec les infrastructures qu’on a développées ici », juge M. Quirion. Il évoque notamment comme pierre d’assise l’existence des instituts universitaires de gériatrie, soit ceux de Sherbrooke et de Montréal. « Maintenant, il faut s’assurer qu’on maximise l’impact de tout ça. C’est pour cela qu’on a décidé d’investir plus dans ce secteur. »

Entre 2013 et 2016, les FRQ ont accordé plus 40 millions à des recherches sur le vieillissement. Près de 83 % de ce montant était attribué par le Fonds de recherche en santé (FRQS). Les projets financés abordaient, par exemple, les processus génétiques et neuropsychologiques, les maladies neurodégénératives et chroniques, ainsi que l’organisation des soins de santé pour les aînés. Le reste des sommes a été accordé par le Fonds de recherche Société et culture (FRQSC) et le Fonds de recherche Nature et technologies (FRQNT) pour des projets s’attardant, entre autres, à l’économie et l’emploi, à l’aménagement des milieux de vie, au transport et à la mobilité des aînés ou aux technologies de réadaptation.

« La différence, depuis quelques années, c’est qu’en bâtissant sur ce qui existe déjà, on amène les experts de différentes disciplines à travailler un peu plus ensemble, donc à mélanger les expertises liées aux FRQS avec celles du FRQNT et du FRQSC », indique Rémi Quirion. Ce genre d’approche n’est pas unique au Québec. Il cite notamment le Japon et les pays scandinaves, qui abordent leur population plus âgée sous un angle médical, mais aussi sous un angle social afin de la mainteniractive. « On essaie de briser les silos, indique Rémi Quirion. Ce n’est pas toujours simple : chaque chercheur a son expertise et le réseau académique est aussi organisé de cette façon. »

La Plateforme

La Plateforme de financement de la recherche intersectorielle sur le vieillissement cherche justement à la fois à construire sur ce qui est déjà implanté et à briser les murs entre les différents champs d’études. Un volet sera consacré au maintien et à l’utilisation des cohortes existantes pour des études longitudinales, tandis qu’un autre sera consacré à des projets de recherches multidisciplinaires qui sortent des sentiers battus. Ce dernier constitue une extension du programme Audace. Ce programme annuel a été lancé en 2017 par le FRQ afin de financer des démarches scientifiques inusitées, qui mettent à contribution d’un même élan plusieurs disciplines. Le vieillissement constitue le premier objet de recherche avec une enveloppe qui lui est entièrement destinée sur les critères du programme Audace.

« On demande de nous soumettre des idées de recherche peut-être un peu plus folles, indique Rémi Quirion. Les taux de succès dans les programmes de subvention sont tellement bas que souvent les équipes n’osent pas proposer des choses différentes, prendre des risques. » Pour expliquer cette volonté de provoquer l’inattendu en encourageant une collision entre les différents champs d’études, il rappelle que « souvent les plus grandes découvertes en science n’étaient pas nécessairement prévues ».

Un autre volet financera pour sa part la mise en place de laboratoires vivants (livingslabs). Ces incubateurs devront mettre à contribution, outre des chercheurs, différents acteurs de la société touchés par les enjeux du vieillissement, comme des citoyens, des entreprises, des organisations communautaires ou des représentants des gouvernements, afin de trouver ensemble des solutions. Les FRQ souhaitent ainsi favoriser l’adoption d’une démarche de « coconstruction » par les scientifiques, jugeant que les risques d’échecs sont élevés si les aînés ne se sentent pas interpellés et impliqués par les recherches qui les concernent.

« Le but est de faire travailler les chercheurs avec les gens sur le terrain, dans la communauté, pour trouver les questions de recherche les plus pertinentes pour une collectivité, explique M. Quirion. On espère être capables de créer quelques livings labs au Québec et on espère que ces derniers ne seront pas isolés les uns des autres, mais travailleront de concert. »

Attirer les jeunes chercheurs

En stimulant la recherche multidisciplinaire et intersectorielle au sujet du vieillissement, Rémi Quirion espère que la relève aura davantage le goût de se saisir de cette question. « Trouver des jeunes qui sont prêts à faire une carrière dans la recherche sur le vieillissement, cela reste un défi. »

Il reprend l’exemple de la maladie d’Alzheimer. « Depuis les années 1980, il y a énormément d’activités dans ce secteur, beaucoup d’investissements en recherche et peu de progrès concrets pour les personnes qui souffrent de la maladie. Cela rebute parfois la nouvelle génération. » En ouvrant la porte à la combinaison de différentes disciplines scientifiques, cet objet de recherche pourrait lui apparaître moins vieux jeu.

À voir en vidéo