Comment Wikipédia capte et diffuse les images libres de droit de son encyclopédie

Phare La Martre, situé au nord de la Gaspésie, photographié par Antoine Letarte
Photo: Wikimedia commons Phare La Martre, situé au nord de la Gaspésie, photographié par Antoine Letarte

Ce n’est pas une photo, c’est un cliché. Une image de carte postale montrant le célèbre phare rouge de La Martre sous un ciel pastel de Gaspésie se fondant dans la mer à l’horizon. L’océan céleste, comme dit le poème. Le cliché a déjà servi de page d’accueil de l’encyclopédie Wikipédia en français.

La photo date de 2013. Elle est signée Letartean, dérivé d’Antoine Letarte. Le photographe amateur a fourni ses premières collaborations à Wiki trois ans plus tôt, quand il étudiait à l’université, en mathématiques.

« J’ai commencé à verser des images et j’ai assez vite réalisé que c’était une façon très intéressante de mettre en valeur mon travail, dit le généreux passionné dans la trentaine, maintenant professeur de mathématiques au cégep de Limoilou. Ma photo du château Frontenac illustre la page en français. C’est l’hôtel le plus photographié au monde et mon image du château se trouve sur un des sites les plus visités au monde. »

Cet autre cliché illustre aussi la page en espagnol sur l’établissement hôtelier. Au dernier compte, Letartean signe plus de 3200 illustrations sur Wikimedia Commons, plateforme de partage de la nébuleuse Wiki, dont 63 clichés estampillés « de qualité », après évaluation des utilisateurs, et pas moins de six images jugées « remarquables ». Le phare de La Martre est de ce petit nombre.

La photo encyclopédique

Wikimedia Commons propose maintenant près de 52 millions d’images en diffusion libre, dont plus de 205 000 (moins de 0,4 %) dites de qualité et près de 12 000 dites remarquables (0,00023 %). Le lot personnel de Letartean dépasse donc largement la moyenne.

Le photographe amateur se dit particulièrement fier d’un cliché du champion planchiste Sébastien Toutant réalisé pendant le Big Air de Québec en février 2011. Cette fois, il était accrédité et dépêché par Wiki. L’amateur a aussi croqué des photos du Centre Bell dans ce cadre professionnel.

« Je fais de la photo encyclopédique, dit-il. C’est un style qui représente et illustre sans nécessairement avoir une visée artistique. »

Pour le pédagogue, partager gratuitement sur l’oeuvre monumentale gratuite et collaborative rajoute de l’intérêt. Wikimédia Commons n’accepte d’ailleurs que les images du domaine public.

Toutes doivent respecter le droit d’auteur national et le droit d’auteur américain puisque le siège de l’encyclopédie mondialisée s’y trouve. Les États-Unis étendent la protection à 70 ans après la mort de l’ayant droit. Le nouvel accord de libre-échange nord-américain prévoit l’adoption de la même règle ici, où elle est pour l’instant limitée à 50 ans après le décès du créateur. Les collaborateurs vivants comme M. Letarte renoncent à leur droit, tout simplement.

Wikimedia Canada (WC), section nationale soutenant Wikipedia, a été invitée à témoigner par un comité de la Chambre des communes (INDU) qui réévalue le droit d’auteur canadien périodiquement. « Le Crown Copyright relève du Commonwealth, ce qui complexifie le dossier, explique par écrit au Devoir Benoît Rochon, président de WC. [Il y a une différence] entre l’appareil gouvernemental étatsunien [comme la NASA, par exemple] qui place automatiquement le travail gouvernemental dans le domaine public, contrairement aux pays du Commonwealth, comme le Canada, où les droits appartiennent à la reine du Canada, dont l’Agence spatiale canadienne. »

Aucune demande de libération générale des droits n’a été formulée auprès de la gouverneure générale. Par contre, Wiki « sensibilise les ordres gouvernementaux [et plus largement toutes les personnalités publiques] au fait de libérer sous licence libre au moins une photo, afin d’illustrer leur article avec une ou des photos de qualité », explique le président Rochon.

Le niveau monte

La construction libre et collective a des effets pervers. Certains contributeurs, aux textes comme aux images, produisent des résultats médiocres, parfois en surnombre. Par contraste, la page sur la chanteuse Michèle Richard ne propose étrangement aucune photo de la vedette hypermédiatisée.

M. Letarte réplique que, selon un des principes assumés de l’ouverture collaboratrice, mieux vaut quelque chose plutôt que rien tout en comptant sur le temps pour améliorer le résultat. Cette mer mondialisée monte pour chaque pierre qu’on y jette.

« Les wikipédiens préfèrent un texte ou une photo moyenne qui peuvent ensuite être améliorés. C’est la base. C’est le départ », dit Letartean, qui signe la photo en ligne de l’auteure Chrystine Brouillet. « Je me suis installé avec un assez bon matériel dans un salon du livre. J’ai dit à Mme Brouillet où irait la photo. Ce n’est pas ma meilleure, mais elle me semble satisfaisante. »

Benoît Rochon, président de WC, ajoute que les administrateurs de Wikimedia Commons rejettent des tas d’images. « Ils doivent en supprimer plusieurs dizaines par jours, soit parce qu’elles sont sous droit d’auteur, soit parce qu’elles ne font pas mention de la source ou de l’auteur, soit parce qu’il existe des doublons, etc. »

Dans un autre message au Devoir, la vice-présidente de Wikimedia Canada, Lëa-Kim Châteauneuf, cite l’exemple concret « d’amélioration visuelle » de la page du comédien et auteur Marcel Sabourin. « Sur l’ancienne photo, on arrivait à peine à le distinguer alors qu’aujourd’hui, on reconnaît bien l’individu », écrit-elle.

Antoine Letarte se fait encore plus pragmatique. Il avance que les individus ou les entreprises peuvent eux-mêmes fournir des images de qualité pour leur page. Ils peuvent même payer un photographe pour se faire tirer le portait (libre de droit, évidemment). « Mieux vaut être proactif et donner du contenu de qualité », résume celui qui en produit généreusement à la douzaine.

Miser sur les portraits de qualité

Wikimedia tente de sensibiliser les institutions à l’utilisation de photos de qualité pour représenter des personnalités publiques. Et ça marche.

« Un bon exemple ici serait la page Wikipédia de René Lévesque, fait remarquer la vice-présidente de Wikimedia Canada, Lëa-Kim Châteauneuf. Pendant des années, l’image qui le représentait était une photographie de la statue qui se trouve au parlement. Grâce au téléversement d’une photo tirée d’un fonds d’archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, c’est maintenant une très bonne photo qui est présentée aux visiteurs. »

Aux États-Unis, selon la loi, les documents produits par les agences (comme la NASA) tombent immédiatement dans le domaine public. D’où la possibilité de reproduire à volonté les images des missions spatiales.

Le président de Wikimedia Canada, Benoît Rochon, donne alors l’exemple d’une photo versée par des archives sur le camp de Big Foot après la bataille de Wounded Knee. La légende parlait de nettoyage de débris. Une fois la photo nettoyée par les internautes, une wikipédienne a permis de comprendre que les débris étaient en fait des corps. La légende de la photo du massacre a été revue en conséquence.

« Les institutions québécoises et canadiennes sont très collaboratives, et ce, depuis plusieurs années, ajoute le président. Elles sont conscientes de tout le potentiel de l’énorme communauté mondiale qu’est celle des wikimédiens, véritable force bénévole : géolocalisation d’archives, transcription, traduction, etc. »

Les archives privées commencent à en rajouter. En France, le studio Harcourt de Paris a libéré, depuis le début de la décennie, de magnifiques portraits de vedettes en noir et blanc. Des centaines de versements permettent maintenant d’illustrer dans des dizaines de langues des pages sur Abel Gance ou Roger Federer.