«B-E-N-A-B-D-A-L-L-A-H»

Le porte-parole du Centre culturel islamique de Québec, Boufeldja Benabdallah, s’adressant à la presse dans la foulée du procès d’Alexandre Bissonnette, le 11 avril.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le porte-parole du Centre culturel islamique de Québec, Boufeldja Benabdallah, s’adressant à la presse dans la foulée du procès d’Alexandre Bissonnette, le 11 avril.

En 2017, l’attentat à la grande mosquée a mis en évidence la quasi-absence des musulmans de Québec dans les médias. Deux ans plus tard, on leur donne assurément plus de place, mais le portrait qu’on fait d’eux est-il plus juste ?

« B-E-N-A-B-D-A-L-L-A-H. » Désormais, le porte-parole de la mosquée, Boufeldja Benabdallah, n’a plus besoin d’épeler son nom de famille aux reporters qu’il rencontre. Mais ça n’a pas toujours été le cas.

Alexandre Duval a été le premier journaliste à débarquer au Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) le soir du 29 janvier 2017. Comme bien des collègues qui l’ont suivi, il a vite réalisé à quel point il savait peu de choses du centre et de ses habitués. « On savait que la mosquée existait parce qu’on avait couvert un ou deux événements malheureux de gestes islamophobes. Mais sur place, tout le monde partait de zéro. On ne savait pas ce que les gens faisaient là le dimanche soir, on ne savait pas que les femmes priaient à l’étage et les hommes en bas. On ne savait pas combien de personnes la fréquentaient. Journalistiquement, on était carrément dans les limbes », explique le journaliste, qui dirige également la section régionale de la FPJQ.

Pour certains, la tragédie a donné lieu à une prise de conscience. L’animateur matinal du FM93 Sylvain Bouchard s’en était ouvert à l’époque. « J’avais reconnu qu’on ne parlait pas assez souvent aux gens de la communauté musulmane. […] On parle d’eux souvent, de leur foi. Mais est-ce qu’on leur parle à eux ? Pas assez », écrivait-il alors.

Deux ans plus tard, la réalité est tout autre. Le porte-parole du CCIQ, Boufeldja Benabdallah, a accordé tellement d’entrevues qu’il connaît presque tous les journalistes de la région par leur prénom. Sur deux ans, son nom apparaît plus de 800 fois dans le moteur de recherche Eureka, qui recense les publications médiatiques.

Dénoncer le terrorisme

« On est moins frileux vis-à-vis de la presse et la presse est moins frileuse vis-à-vis de nous. C’est devenu plus facile pour nous de parler, d’expliquer. Avant, on était un peu craintifs, on avait peur que la société ne nous comprenne pas », résume-t-il.

Des propos qui font écho à ceux d’Alexandre Duval. « Ils savent maintenant qu’ils ont une oreille attentive des médias, soutient le responsable de la FPJQ. Ça ne veut pas dire qu’on leur accorde une place plus importante qu’aux autres groupes, mais ils ont compris qu’ils pouvaient, eux aussi, nous contacter pour qu’on parle d’histoires qui les concernent. »

Sylvain Bouchard le croit aussi. « Depuis, je pense qu’il y a eu plus de contacts, dit-il. Je pense que c’est important. Souvent, les gens qui ont des préjugés et des craintes sur les musulmans, quand tu leur parles, tu te rends compte qu’ils n’ont jamais eu de contacts avec des gens de la communauté musulmane. »

Un progrès qui se décline dans les deux sens, remarque-t-il. Désormais, lorsqu’il y a un attentat terroriste dans le monde, le CCIQ le dénonce systématiquement. Un geste qui n’est pas anodin parce qu’on entend encore souvent des gens leur reprocher de ne pas dénoncer le terrorisme. « Ils envoient des communiqués [de presse] constamment. […] Je l’ai remarqué. […] C’est des choses, comme médias, qu’on se doit de mettre en lumière et d’exposer », poursuit l’animateur.

M. Benabdallah explique qu’ils étaient réticents à le faire auparavant parce qu’ils estimaient que ces crimes n’étaient pas de « de leur responsabilité ». « Mais maintenant, on dit que c’est vrai que ce n’est pas notre faute, mais qu’on peut donner notre point de vue et on a grandi, on s’est amélioré. On a senti que ça a eu un réel impact, les gens ne nous reviennent plus avec ça. »

Le choix des mots

Malgré tout, on continue d’entendre et de lire l’expression « communauté musulmane », qui suggère à tort l’existence d’une seule communauté musulmane organisée.

Or, Boufeldja Benabdallah explique qu’il a changé de position à ce sujet. « Dans les mois après la tragédie, j’avais banni le mot “communauté” dans ma langue. Je me disais que le mot “communautarisme” était mal compris partout. Comme si communauté signifiait “recroquevillé”, “ghetto”… Mais on s’est rendu compte qu’un peu tout le monde l’utilisait et que ce n’était pas si grave. »

En France, remarque-t-il, le terme est péjoratif alors qu’au Québec, c’est « complètement différent ». Ici, on ne l’emploie pas au sens « associatif », poursuit M. Benabdallah, mais pour parler des gens qui partagent une « même foi, de mêmes pratiques ».

Autre enjeu lié à ce terme : en le présentant comme un porte-parole de la « communauté musulmane », les médias pouvaient aussi sous-entendre à tort que les gens du CCIQ représentent tous les musulmans de Québec.

M. Benabdallah raconte d’ailleurs qu’il a hésité à jouer le porte-parole en partie parce qu’il avait peur de déplaire aux autres musulmans, qu’on lui reproche de prétendre parler au nom de tous les autres. « Nous, on n’est pas organisés avec un pape et tout ça… Mais petit à petit, les gens ont commencé à nous dire que ce qu’on disait était beau, alors ça nous a encouragés à continuer. Tout en respectant les associations qui existent. »

Et maintenant ?

Quand on lui demande ce qu’il reste à améliorer, M. Benabdallah répond que c’est « juste des fiançailles. » « On est juste dans l’introduction avec les médias », dit-il.

D’ailleurs, certains trouvent qu’il reste beaucoup à faire. « Il y a quand même du bon qui en est sorti, mais j’espérais mieux », remarque Maryam Bessiri, co-porte-parole du groupe citoyen qui a organisé la commémoration de cette semaine. « Toutes les questions liées à l’islam sont encore traitées de façon sensationnaliste. En particulier tout ce qui touche aux femmes et au voile », déplore-t-elle.

La jeune trentenaire, qui porte elle-même le voile et se définit comme une féministe, a d’ailleurs décidé d’agir personnellement pour renverser cela. En marge de son travail de fonctionnaire, elle tient une chronique dans une radio communautaire de Québec pour parler de sa réalité et s’en prendre aux clichés qui sont colportés sur les musulmanes.

Alexandre Duval pense aussi que d’autres étapes restent à franchir. « Depuis l’attentat, on a beaucoup parlé des musulmans pratiquants qui fréquentent la mosquée, mais il y en a d’autres et eux, on ne les voit pas tant que ça. »