Le populisme, à gauche toute!

De Donald Trump aux États-Unis à Jair Bolsonaro au Brésil, en passant par les promoteurs du Brexit en Angleterre, le mouvement des gilets jaunes en France, la Coalition avenir Québec (CAQ), Doug Ford en Ontario et les ambitions fédérales de Maxime Bernier, le populisme contamine les sociétés occidentales en crise de représentation. Mais ce style politique pourrait-il aussi les sauver, en passant par la gauche ?

Le poison peut parfois être le remède. Le « moment populiste » vécu dans une myriade de sociétés occidentales depuis près de deux décennies ne serait pas seulement une menace à la démocratie et à ses institutions. Il pourrait également contribuer à refonder, voire à réhabiliter ce système de représentation politique que l’on dit aujourd’hui défaillant. En passant par la gauche, toutefois. Et en prenant garde à ne pas succomber à la tentation totalitaire, estime la philosophe belge Chantal Mouffe.

« Dans les années à venir […], c’est entre populisme de droite et populisme de gauche que passera l’axe central du conflit politique », écrit-elle dans Pour un populisme de gauche (Albin Michel), son plus récent essai. Elle y présente ce populisme comme celui qui rejoint « les aspirations d’un grand nombre » puisqu’il reconnaît le « rôle crucial du discours démocratique dans l’imaginaire politique des sociétés ». « C’est en construisant un “peuple”, en mobilisant les affects communs pour faire naître une volonté commune d’égalité et de justice sociale que l’on pourra combattre efficacement les politiques xénophobes défendues par les partis populistes de droite. »

Changement de cap

À gauche toute, au nom du peuple et dans le respect du cadre démocratique ! L’annonce du changement de direction dans la sphère populiste est nouvelle, mais elle se fait de plus en plus entendre.

Il y a quelques jours, le chroniqueur politique du Financial Times Gideon Rachman prédisait même que le « populisme de gauche » allait « gagner en puissance » en 2019, aidé entre autres par l’effondrement des arguments optimistes défendus en 2016 par les populistes de droite à l’origine du Brexit ou le spectacle affligeant livré quotidiennement du côté de la Maison-Blanche, où un autre populiste, en opposant dans son discours le peuple du bas aux élites d’en haut, a pris le pouvoir il y a deux ans.

« Pour la gauche, c’est un juste retour des choses, explique Catherine Côté, professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. Le populisme se nourrit des citoyens qui veulent reprendre possession de leur vie, qui ont l’impression, à tort ou à raison, qu’ils ne sont plus représentés politiquement et que les décisions qui sont prises vont à l’encontre de leur propre intérêt. Et cette frustration, que l’on entend beaucoup à droite, existe également à gauche. » Particulièrement depuis la crise de 2008 et la compromission des partis sociaux-démocrates avec le monde de la finance et la distance qu’ils ont prise avec les préoccupations des cols bleus, des exclus, des minorités, des immigrants et autres causes historiquement associés à la gauche.

On préfère penser que le populisme se trouve dans le discours de l’autre

Plusieurs candidats annoncés ou espérés à l’investiture démocrate en vue de l’élection présidentielle de 2020 aux États-Unis cherchent d’ailleurs à saisir cette frustration. Comment ? En s’en prenant directement et ouvertement aux riches et aux « privilégiés du système », une posture qui, dans les dernières années, était pourtant condamnée dans les milieux de la politique et du pouvoir au royaume du libre marché et de la libre entreprise. C’est le cas entre autres d’Elizabeth Warren, sénatrice démocrate du Massachusetts qui, en décembre dernier, devant un parterre de profs et d’étudiants de la Morgan State University de Baltimore, n’a pas hésité à pourfendre des règles « truquées » par les « riches et les puissants qui ont acheté et payé beaucoup trop de politiciens », a-t-elle indiqué. L’indépendant Bernie Sanders du Vermont, qui pourrait se lancer dans la course démocrate, et la jeune élue de l’aile gauche démocrate Alexandria Ocasio-Cortez, qui va chercher à faire entendre la voix de sa génération lors des primaires, donnent à leur discours le même genre de tonalités.

Écoutez Catherine Côté, politologue à l'Université de Sherbrooke, qui explique l'attrait des différentes formes de populisme.

 

Nommer le peuple

« Le populisme de gauche cherche lui aussi à nommer le peuple pour s’en faire le représentant et pour l’amener ailleurs » que vers les promesses à la réalité incertaine portées par le populisme de droite, résume Ricardo Peñafiel, professeur au Département de science politique de l’UQAM et codirecteur du Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine (GRIPAL).

« On le voit en Espagne avec le mouvement Podemos, au Québec aussi, avec Québec solidaire, qui, lors de la dernière campagne, n’a pas eu peur de nommer le peuple. Selon eux, si on ne le fait pas, si on ne lui donne pas une image normative dans le discours politique, on n’arrivera pas à faire quoi que ce soit. »

À l’autre bout du fil, le sociologue Fabien Torres, qui enseigne au collège Lionel-Groulx, hésite : « On préfère penser que le populisme se trouve dans le discours de l’autre », laisse tomber celui qui a été candidat pour Québec solidaire dans la circonscription de Groulx lors du dernier scrutin provincial, et qui reconnaît que le terme est « chargé », qu’il stigmatise. Mais il assume.

« Je suis pour une forme de populisme qui a une consistance réelle, qui a un contenu, qui vulgarise plutôt qu’il réduit. » En somme, un populisme pédagogue qui s’opposerait pour l’avenir à un populisme démagogue, parce que « si on devient démagogue, on ne devient pas plus intelligent » que les populistes de droite qui appellent à tout raser.

Il ajoute : « Le populisme de gauche, tel que je le conçois, a un désir de réinventer les institutions démocratiques, plutôt que les détruire. »

Réinventer ? Pour Ricardo Peñafiel, c’est là que mène le populisme en général qui, malgré les voix criardes qui appellent par la droite à l’asphyxie du système et à sa destruction, ne s’oppose pas, dans ses fondements théoriques, à la démocratie. « C’est une manière de reprendre l’espace public, d’insuffler de la démocratie dans un système devenu trop élitiste », dit-il en rappelant que dans les années 1940, « c’est le populisme qui a permis la modernisation de l’Amérique latine », qui devait alors composer avec « des blocages politiques ».

« Nous en sommes au même point aujourd’hui, ailleurs dans le monde. Après les années 1970, nous avons développé des démocraties de consensus qui ont essayé de limiter les conflits en affirmant que ces démocraties ne pouvaient qu’être libérales et néolibérales. Or, cette injonction du consensus a fait en sorte que l’on ne pouvait plus dire grand-chose. Toute remise en question était vue comme du populisme, de l’autoritarisme, quelque chose d’inacceptable. » Et presque un demi-siècle plus tard, « tant d’années d’imposition de cette pensée unique ont fini par faire naître cette possibilité d’une opposition à cette conception de la démocratie », dit-il.

De l’indignation à la participation

Ce populisme, de gauche comme de droite, a tendance d’ailleurs à ramener le citoyen vers la politique, après des années de cynisme où il était de bon ton de clamer que la classe politique était pourrie, estime Catherine Côté, professeure à l’Université de Sherbrooke.

« Les mouvements d’indignation ont fait revenir ce citoyen vers la politique, dit-elle. Jusqu’à quel point ce retour va être démocratique, ça, c’est une autre histoire. Quand on ne se sent pas représenté, il y a une tentation forte de remettre en question la validité et la légitimité du système démocratique qui était censé le faire. »

« Il se peut que ce retour [du populisme de gauche] ouvre la porte à des solutions autoritaires — à travers des régimes qui affaiblissent les institutions démocratiques libérales —, mais il se peut aussi qu’il mène à une réaffirmation et à une extension des valeurs démocratiques, écrit Chantal Mouffe. Tout dépendra des forces politiques qui réussiront à hégémoniser les demandes actuelles et de la forme du populisme qui sortira victorieuse du combat contre la post-politique. » « Ce projet réussira-t-il ? ajoute-t-elle en conclusion. Rien ne le garantit, mais on commettrait une grave erreur en passant à côté de la chance que nous offre la conjoncture actuelle. »

Dans la bouche de politiciens

« François Legault l’a dit, on ne gouvernera pas pour les lobbys, ni pour le patronat, ni pour les syndicats. On va gouverner pour les gens, pour cette majorité silencieuse qu’on n’entend jamais nulle part […], pour le monde ben ordinaire et pour les banlieusards, chez eux avec deux enfants, qui sont tannés de payer des taxes et des impôts. Ils nous ont portés au pouvoir avec cet espoir qu’on allait faire des choses pour eux. » — Geneviève Guilbault, vice-première ministre, en entrevue au Journal de Québec, en 2018

« Je suis à l’aise avec le fait que M. Trump s’est préoccupé de ce que souhaitent les citoyens. Actuellement, les gens ne sont pas satisfaits de leur gouvernement, ils trouvent que leur gouvernement est loin du peuple. Moi, je pense que je suis quelqu’un qui est proche du peuple. » — Le premier ministre François Legault au congrès de la Coalition avenir Québec à Drummondville en 2016

« C’est un grand pas de franchi pour QS [Québec solidaire]. C’est un pas de géant pour le monde ordinaire. La prochaine fois, c’est le monde ordinaire qui va prendre le pouvoir à Québec. » — Gabriel Nadeau-Dubois après son élection dans Gouin le 1er octobre 2018

« Je suis fière de ma langue, je suis fière de la parler, je suis fière de comment je la parle […]» — Manon Massé, porte-parole de Québec solidaire

« C’est les gens ordinaires [que Gilles Duceppe] attaque [en soulignant la piètre qualité de la langue de Manon Massé]. C’est comme si la démocratie, ce n’était pas ouvert aux gens ordinaires. » — Manon Massé en campagne électorale, en septembre 2018

« La dernière fois que je suis allé à Davos, les fake news ont dit que je ne devrais pas y aller. Cette année, à cause du shutdown, j’ai décidé de ne pas y aller et les fake news ont dit que j’aurais dû être là-bas. Le fait est que les gens comprennent mieux les médias que les médias ne comprennent les gens. » — Le président américain Donald Trump sur Twitter le 22 janvier dernier

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