Redorer l’image des quartiers populaires ensemble

Pour beaucoup de jeunes issus des quartiers populaires, ces secteurs sont bien plus que ce que nous renvoient les manchettes.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour beaucoup de jeunes issus des quartiers populaires, ces secteurs sont bien plus que ce que nous renvoient les manchettes.

« Le monde a peur du mot “Saint-Michel”… » Trop souvent associé aux gangs de rue et à la criminalité, le quartier — qu’on pourrait bien remplacer ici par la Petite Bourgogne ou Montréal-Nord, ou encore, en France, par certaines banlieues parisiennes — a en effet rarement bonne presse. Au point où ceux qui y vivent, et tout particulièrement les jeunes, qui sont souvent moins mobiles que leurs aînés, se reconnaissent rarement dans le sombre portrait qui est fait de leur quartier sur la place publique.

« Dans les journaux et à la télé, on parle toujours de violence, de ce qui ne va pas, mais ce quartier, c’est ma maison, lance sans ambages Nico, 19 ans. C’est mon histoire, mes racines, là où je retrouve mes amis et ma famille. C’est l’endroit où j’ai vécu et où je choisis encore de vivre. »

Né à Haïti, le jeune homme ne se souvient toutefois pas bien de son arrivée dans ce secteur enclavé de la métropole. Il faut dire qu’il avait à peine plus de cinq ans la première fois qu’il y a mis les pieds.

Tout ce qu’il sait, c’est qu’il s’y sent bien et que c’est là, dans le dédale des ruelles de ce quartier en mal d’amour, qu’il a fait ses premières armes : « Sans Saint-Michel, je ne serais pas la personne que je suis aujourd’hui. »

Ainsi, pour beaucoup de jeunes issus de ces quartiers populaires — ou « multiculturels », comme les décrit plutôt Nico, un sourire dans la voix —, ces espaces sont, sans surprise, bien plus que ce que nous renvoient les manchettes. « Ces milieux de vie sont souvent dépeints comme moribonds et d’une difficulté sans nom pour la jeunesse, souligne la professeure Julie-Anne Boudreau, de l’Institut national de recherche scientifique (INRS). Or, sur le terrain, ce n’est pas vraiment quelque chose qu’on sent. Et ce l’est encore moins lorsqu’on parle à ceux qui habitent et vivent ces lieux au quotidien. »

Redonner une voix

Lieux d’exploration et d’ancrage, ces quartiers jouent ainsi, selon la chercheuse, un rôle essentiel dans la vie des jeunes qui y résident. « Malgré leur occasionnelle dureté, ce sont des lieux repères, d’apprentissage, de construction de soi, décrit-elle. Il s’agit parfois du seul endroit où ils peuvent réellement être eux-mêmes. »

C’est d’ailleurs un peu pour mettre en lumière cette réalité méconnue, et surtout pour redonner une voix à ces jeunes, trop souvent invisibles, que la chercheuse a mis sur pied en 2013 MapCollab, en collaboration avec la professeure en études urbaines Marie-Hélène Bacqué de l’Université ParisOuest Nanterre La Défense. Réalisé au Québec et en France, ce projet de recherche collaboratif vise à « proposer une autre image de ces quartiers », sans pour autant nier les difficultés du quotidien qui y existent.

À ce titre, il ne faudrait en effet pas oublier que ces quartiers font tout de même partie des plus pauvres de leur région respective, avec tous les impacts que cela comporte. « L’idée n’était toutefois pas d’aplanir ou d’embellir la réalité », nuance Julie-Anne Boudreau, qui s’intéresse depuis des années aux questions d’exclusion et de stigmatisation urbaines. « Mais plutôt d’offrir un regard différent, de tendre le micro aux réels experts de ces quartiers. »

« On a quand même voulu poser — et je crois qu’on a réussi — un regard plus doux et plus humain sur ces quartiers », souligne l’intervenant communautaire Mohamed Noredine Mimoun, qui, de par son expérience sur le terrain, a permis de faire le pont entre le milieu universitaire et les jeunes de Saint-Michel. « L’idée était avant tout de comprendre comment ces territoires participent à la construction identitaire des jeunes qui y grandissent, mais aussi de parler enfin de ces milieux au-delà des crises ! En parler parce qu’ils existent, tout simplement. »

Un projet tourné vers les jeunes

Complètement collaboratif, le projet a donc non seulement été tourné vers les jeunes, mais mené par ceux-ci. Ces derniers ont en effet été impliqués dès le départ de la démarche : de son élaboration à la collecte de données, jusqu’à la conception et à la réalisation de l’ultime rendu. Aujourd’hui disponible sous la forme d’une série de capsules vidéo et du livre Mon quartier, notre vie, publié chez Del Busso éditeur, celui-ci met en avant l’importance des lieux du quotidien dans la vie de ces jeunes.

Atypique pour le milieu universitaire, cette manière de faire a permis, selon Mohamed Noredine Mimoun, de mieux saisir l’essence même de ces lieux et de ceux qui y vivent. « C’est bien beau de venir “voir” les jeunes dans leur “environnement”, mais la meilleure façon de les comprendre, c’est de prendre le temps de les écouter, affirme sans détour le sociologue de formation. Ils ont des choses importantes à dire sur leur vécu ! »

« C’est quelque chose qui n’est pas vraiment naturel dans le milieu de la recherche, renchérit la professeure de l’INRS. Mais ç’a un réel impact sur les résultats, ça nous force à revoir nos manières de penser. Personnellement, je n’aborderai sans doute plus jamais un projet de la même façon. »

Plus encore, insiste Mohamed Noredine Mimoun, « ce projet a littéralement changé des vies ». À ce sujet, l’intervenant cite comme exemple le cas de certains jeunes qui, à la suite du projet, ont décidé de pousser encore plus loin leur parcours scolaire, notamment en science sociale. « Tout le monde est gagnant dans cette histoire », conclut-il, un sourire évident dans la voix.

Mon quartier, notre vie. Regards transatlantiques

Atelier MapCollab (collectif), Del Busso éditeur, Montréal, 2018, 196 pages