Changer les choses, une affichette à la fois

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
«Ces messages-là sont souvent martelés d’une façon pédagogique et un peu moralisatrice. Quand on les rend drôles, surtout pour les enfants, ils deviennent beaucoup plus faciles à avaler.»
Illustration: Élise Gravel «Ces messages-là sont souvent martelés d’une façon pédagogique et un peu moralisatrice. Quand on les rend drôles, surtout pour les enfants, ils deviennent beaucoup plus faciles à avaler.»

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Auteure et illustratrice prolifique, Élise Gravel est très connue des amateurs de littérature jeunesse. Au printemps 2014, elle partageait pour la première fois sur sa page Facebook une affichette ludique gratuite destinée à déboulonner les stéréotypes sexuels. Intitulée Les filles peuvent, cette dernière a suscité un intérêt si vif que l’artiste a décidé de récidiver et d’en faire une habitude. Son objectif : sensibiliser les jeunes et leur entourage aux grands enjeux qui la préoccupent.

« Je considère ça comme du bénévolat, confie d’entrée de jeu Élise Gravel. C’est ma façon à moi de contribuer à la société ; j’ajoute mon grain de sel de la manière qui me convient le mieux. »

Depuis la publication de Les filles peuvent, l’artiste montréalaise n’a pas chômé. En parallèle de ses nombreux projets professionnels, elle a non seulement trouvé le temps de créer une version masculine de son affichette initiale et de faire paraître Tu peux, un livre gratuit sur le thème des stéréotypes de genre, mais également de s’attaquer à une poignée d’autres thèmes qui lui tiennent à cœur. Elle a notamment produit des affichettes portant sur le respect de la différence et le consentement. Elle s’est également attardée à expliquer la réalité des réfugiés et à mettre en lumière la contribution exceptionnelle de certains d’entre eux.

« Quand je fais une affiche, en général, c’est parce que je vis une émotion forte par rapport à un sujet, explique Mme Gravel. Je vois une nouvelle, ça m’inspire, j’ai envie d’en parler et je fais un dessin. Je le partage gratuitement parce que ce qui m’importe, c’est de partager un message. »

Les enfants d’abord

Bien que ses affichettes soient très populaires auprès des adultes, Mme Gravel crée toujours ces dernières en pensant d’abord aux enfants. Selon l’artiste, sensibiliser tôt les jeunes aux différents enjeux de société s’avère le meilleur moyen de s’assurer que de réels changements peuvent survenir dans l’avenir.

« Je pense que c’est très important de passer des messages d’ouverture, de tolérance et d’acceptation de soi aux enfants dès leur très jeune âge, indique-t-elle. Ils ne sont jamais trop jeunes pour apprendre ces choses-là, au contraire ! Il faut le faire pendant qu’ils sont ouverts, qu’ils sont en train de former leur compassion et leur empathie et qu’ils apprennent à accepter la différence. J’ai l’impression que, pour bien des adultes, il est souvent trop tard. Avec les jeunes, on se donne une chance de créer un futur plus égalitaire, plus ouvert. »

Je pense que c’est très important de passer des messages d’ouverture, de tolérance et d’acceptation de soi aux enfants dès leur très jeune âge

Reconnue pour ses illustrations ludiques, Mme Gravel utilise généralement l’humour pour transmettre ses messages. Bien qu’elle ait parfois de la difficulté à traiter avec légèreté de thèmes aussi sérieux que le racisme ou le sexisme, elle évite toujours de jouer les moralisatrices.

« Ces messages-là sont souvent martelés d’une façon pédagogique et un peu moralisatrice, relève-t-elle. Quand on les rend drôles, surtout pour les enfants, ils deviennent beaucoup plus faciles à avaler. J’essaie de garder ça en tête et d’éviter d’être didactique. »

Encore du chemin à faire

Créées tantôt en français, tantôt en anglais, les affichettes de Mme Gravel sont souvent traduites dans plusieurs langues et partagées un peu partout à travers la planète, même dans des pays où l’artiste n’est pas très connue.

« Les gens à travers le monde me demandent l’autorisation — que je donne tout le temps — et font les modifications eux-mêmes sur le fichier en haute résolution que je leur fournis. J’ai eu des demandes d’environ une vingtaine de langues », précise-t-elle.

Ses affichettes font toutefois souvent réagir. Il n’est pas rare que l’artiste reçoive des commentaires désobligeants de la part de personnes réfractaires aux messages qu’elles véhiculent.

« L’affiche qui a le plus fait jaser, c’est celle sur les réfugiés. Au Québec, ça n’a pas été si pire, mais aux États-Unis et en Europe, les réactions étaient très vives. J’ai eu droit à beaucoup de colère et j’ai reçu des messages comme : “Prends-les chez toi, les réfugiés !” J’ai passé deux jours à essayer de répondre poliment à ça, puis j’ai arrêté parce que ça ne servait à rien », relate-t-elle.

Loin de se laisser démonter par de telles réactions, Mme Gravel entend bien continuer à offrir gratuitement des illustrations porteuses d’ouverture et d’égalité.

« L’actualité me donne sans cesse de nouvelles idées, confirme-t-elle. Le sexisme, le racisme et l’intolérance à la différence, je vais continuer d’en parler tant que j’aurai des angles pour le faire. »