« Bongo Té, Tika ! » : les mots pour dire la violence

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
La pièce «Bongo Té, Tika!» dénonce les violences que subissent les femmes en République démocratique du Congo.
Photo: Théâtre des petites lanternes de Sherbrooke La pièce «Bongo Té, Tika!» dénonce les violences que subissent les femmes en République démocratique du Congo.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Huit cents témoignages comme autant de fils tissent la trame de Bongo Té, Tika !, une pièce qui dénonce les violences que subissent les femmes en République démocratique du Congo (RDC). Ce projet, c’est celui de l’ONG Théatr’Action, basée en RDC, en collaboration avec le Théâtre des Petites Lanternes de Sherbrooke (TPL) et réalisé avec le soutien d’Oxfam-Québec.

L’aventure débute en 2014 lorsque Oxfam interpelle le TPL. L’organisme souhaitait voir, dans une perspective d’innovation, comment les arts pouvaient contribuer à bâtir un meilleur dialogue avec la société civile. « Lors de la première rencontre, c’était très clair que la question des violences sexuelles était prioritaire. Le sujet m’a particulièrement intéressée parce qu’il est mondial et non seulement propre à la RDC », explique Angèle Séguin, directrice artistique du TPL et coauteure de Bongo Té, Tika !

Bien qu’universelle, la situation est toutefois endémique à Kinshasa, capitale de la RDC. Dans cette ville de plus de 15 millions d’habitants, un grand nombre de personnes subissent leur lot de violences, surtout des femmes. Au cœur du projet d’Angèle Séguin : La Grande Cueillette des mots, un processus de création cher au TPL qui consiste à récolter, dans des carnets de paroles individuels, des témoignages, ici ceux de 600 femmes et de 200 hommes qui deviendront le matériau brut du texte de la pièce.

Pour que ce projet fonctionne, pour que la parole de ces femmes, éloignées des structures de pouvoir dans un pays où elles n’ont jamais accès aux politiciens, puisse être entendue, il était primordial de mettre sur pied un comité de pilotage de haut niveau capable de faire le pont et de réintroduire cette parole dans la société civile. Composé de représentants d’ONU Femmes, de l’UNESCO, du Fonds des Nations unies pour la population, de la magistrature, des chefs coutumiers, ce comité de rêve s’est réuni à de nombreuses reprises. « C’est avec eux qu’on a élaboré le thème des carnets. Il reprend une phrase de l’hymne national du pays : “Plus beau qu’avant” », raconte la coauteure.

Des comédiens ont été formés, ainsi que des animateurs et des intervenants psychosociaux, et les séances d’écriture ont pu commencer. Témoin de l’opération, Angèle Séguin raconte : « C’était pour ces femmes un abandon complet, elles ont totalement fait confiance au processus. C’étaient des moments magiques et, à les regarder écrire, on pouvait voir leur histoire et toute leur vie se dérouler dans leur corps… Une fois le crayon sur le papier, on ne pouvait plus arrêter le flot. »

 
Photo: Théâtre des petites lanternes de Sherbrooke La pièce « Bongo Té, Tika ! »

« On a voulu garder cette parole au plus près de son état brut pour l’intégrer à la création de la pièce », explique la directrice. C’est avec l’aide de Marie-Louise Bibish, une journaliste et femme de lettres congolaise installée à Montréal depuis 2010, et d’un conseiller dramaturgique du Centre des auteurs dramatiques qu’ils ont structuré le texte. Toute l’équipe artistique congolaise — les comédiens, le metteur en scène, les costumières… — s’est ensuite envolée pour le Québec pour passer un mois à Sherbrooke à travailler le texte final.

Ces répétitions ont créé des tensions au sein de l’équipe et surtout auprès des interprètes masculins, qui craignaient d’être jugés, ostracisés, mais aussi d’être montrés du doigt par d’autres hommes parce qu’ils convoyaient une parole féministe. « C’était l’époque où le mouvement #MeToo faisait beaucoup parler de lui et, d’une certaine façon, c’est ce qui a libéré les comédiens puisqu’ils ont compris que ce n’étaient pas seulement eux, les méchants », se rappelle la directrice.

Depuis, 69 spectacles ont été donnés entre la mi-février et la fin avril 2018, et 37 210 personnes ont été touchées, pour une moyenne de 465 personnes par représentation. Et malgré le contexte social tendu lié aux récentes élections en RDC, les spectacles doivent reprendre dès février.

L’accueil qu’a reçu la pièce a été spectaculaire. Dans les écoles, la pièce a donné lieu à de vifs débats, et assurément à un éveil exponentiel de la jeunesse. Les jeunes ont ressenti la pièce comme quelque chose de libérateur de certains usages sans toutefois effacer complètement la culture traditionnelle des Congolais.

De plus, cette utilisation de l’art social a eu d’autres résultats importants : Mfumu Difima, secrétaire général de l’Alliance nationale des autorités traditionnelles du Congo, a demandé récemment à ce qu’une formation sur la violence faite aux femmes et aux filles soit offerte à tous les chefs coutumiers de la région.

« Plus on s’approche avec respect des communautés avec lesquelles on veut collaborer [...], plus on a un réel dialogue et une confiance mutuelle qui s’installent et plus on a de chances de donner à nos spectacles un impact réel sur la société civile », conclut Angèle Séguin.


Paroles de femmes

Voici, en vrac, des paroles extraites des carnets qui ont servi à l’écriture de la pièce. Les textes n’ont pas été corrigés, ils sont tels que lors de la saisie.



« De la nourriture. Moi femme, je n’ai aucune valeur. Je ne suis que leur nourriture. »

« La femme est un être faible. Elle est la septième bête après le crapaud. La femme n’est rien. Les femmes sont des imbéciles, les pensées des femmes ne se limitent qu’à leurs genoux. »

« Elle n’a qu’à tout supporter, garder le silence, faire obstacle à ses propres sentiments, retenir l’insupportable, taire sa colère et ne pas le dénoncer. Et comme elle supportait tout, elle est devenue imbécile. »

« On les considerait comme des objets, elles ne s’asseyaient jamais au salon, elles n’avaient rien à dire à l’homme elles ne pouvaient s’asseoir aux côtés de son homme et quand elles travaillent, on ne peut pas la payer au même salaire qu’un homme. »

« La violence est devenue une blague, un jeu.

Une femme a été mariée à un homme qu’elle n’avait jamais vu, Un phénomène bizarre sa cuisine avait l’amertume de son âme quelque soit le plat qu’elle faisait. »

« La femme est violentée parce que ses parents ont eu à demander un montant exagéré de la dot. Et pour l’homme il croit qu’il a le droit de faire n’importe quoi. »

« Que l’homme sache que je suis son semblable et que la différence de sexe ne lui donne pas autant de pouvoir sur moi. »