Dialogue de sourds sur la laïcité

Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas un sentiment de xénophobie, une insécurité culturelle ou encore un niveau de religiosité plus faible qui expliquerait pourquoi l’appui aux restrictions du port des signes religieux est plus fort au Québec qu’ailleurs au pays.
Photo: Fred Chartrand La Presse canadienne Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas un sentiment de xénophobie, une insécurité culturelle ou encore un niveau de religiosité plus faible qui expliquerait pourquoi l’appui aux restrictions du port des signes religieux est plus fort au Québec qu’ailleurs au pays.

Au Québec, un citoyen qui défend des valeurs sociales libérales est plus prompt à appuyer des restrictions au port de signes religieux. Dans le reste du Canada, un citoyen qui défend ces mêmes valeurs est plus susceptible de s’opposer à toute restriction touchant le port de symboles religieux.

C’est la conclusion, à la fois étonnante et instructive, à laquelle en sont venus quatre politologues canadiens dans le cadre d’un projet de recherche lancé en 2014 dans la foulée du débat entourant la charte des valeurs du Parti québécois et dont les résultats seront publiés prochainement dans le Canadian Journal of Political Science.

« On a testé les mêmes valeurs [appui à l’égalité homme-femme, au droit à l’avortement, à la légalisation de l’euthanasie, entre autres], on a posé les mêmes questions dans un sondage et ça prédit de façon diamétralement opposée la relation qu’entretiennent les deux communautés avec les symboles religieux », résume Antoine Bilodeau, professeur de science politique à l’Université Concordia à Montréal.

Ainsi, contrairement aux idées reçues, ce n’est pas un sentiment de xénophobie, une insécurité culturelle ou encore un niveau de religiosité plus faible qui expliquerait pourquoi l’appui à ces restrictions est plus fort au Québec qu’ailleurs au pays.

« Ce qui explique au bout du compte cette différence, c’est le fait qu’être socialement libéral au Québec et dans le reste du Canada a des effets opposés », poursuit Luc Turgeon, professeur de science politique à l’Université d’Ottawa.

Un vaste sondage

Les conclusions des chercheurs — qui signent l’article « A Tale of Two Liberalisms ? Attitudes toward Minority Religious Symbols in Quebec and Canada » conjointement avec les politologues Stephen White de l’Université Carleton à Ottawa et Ailsa Henderson de l’Université d’Édimbourg au Royaume-Uni — reposent sur des données issues d’un sondage en ligne réalisé par la firme Léger pour le compte des chercheurs et auquel ont participé 6400 Canadiens en janvier et février 2014.

Ce sondage mesurait l’appui des répondants à trois scénarios de restriction au port de symboles religieux chez les groupes minoritaires. Résultats ? L’appui aux interdictions était systématiquement plus élevé chez les Québécois.

Ainsi, 74 % des Québécois appuyaient le bannissement de signes religieux pour les policiers contre 45 % dans le reste du Canada ; 59 % des Québécois soutenaient l’interdiction pour les enseignants du réseau public, contre 29 % pour les autres Canadiens ; et 37 % des Québécois étaient d’accord avec une proscription pour les élèves des écoles publiques, contre 20 % pour les autres Canadiens.

L’enquête évaluait également l’adhésion des répondants à différentes valeurs libérales (égalité homme-femme, droit à l’avortement, légalisation de l’euthanasie, légalisation de la prostitution), mesurait leur sentiment à l’égard de l’immigration et de la diversité ethnoculturelle et quantifiait l’importance de la religion dans leur vie.

Deux libéralismes

En analysant ces données, les quatre chercheurs ont été en mesure de conclureque le seul facteur expliquant cette différence en ce qui a trait au soutien aux restrictions est la relation qu’entretiennent les deux communautés aux valeurs libérales, des effets opposés qui s’expliquent par le fait que deux types de libéralisme se sont développés au pays au cours des trente dernières années.

Pendant que dans le reste du Canada un discours axé sur le libéralisme multiculturel a pris racine, au Québec, un libéralisme des lumières, inspiré par le modèle français, a gagné en influence.

« Alors que le premier modèle véhicule l’idée que l’État ne doit pas s’immiscer dans des conflits de valeurs entre individus, dans le second, l’État doit être proactif pour imposer les valeurs libérales auprès des individus », détaille Luc Turgeon.

Certes, la xénophobie peut mener à une volonté de restreindre les symboles des minorités religieuses dans l’espace public. « Mais ce facteur-là est aussi important au Québec que dans le reste du pays », précise Antoine Bilodeau.

Et c’est précisément là que réside l’essentiel de l’incompréhension entre le Québec et le reste du Canada dans ce fastidieux débat. « Dans la dynamique canadienne-anglaise, l’essentiel des gens qui veulent restreindre les symboles religieux, ce sont des gens qui sont mal à l’aise avec la diversité ethnoculturelle, alors qu’au Québec, ce n’est pas seulement ça », explique Antoine Bilodeau.

« Mais dans leur prisme de compréhension du monde, si tu veux restreindre les symboles religieux, la seule raison qui peut exister, c’est l’intolérance », pointe-t-il.

Une alliance contre nature à l’Assemblée nationale

L’appui à la charte des valeurs reposait sur une « alliance insolite » (« strange bedfellows ») entre conservateurs nationalistes(« conservative nationalists ») et partisans d’un libéralisme des lumières (« liberal nationalists »), avancent les quatre universitaires.

Une idée — inspirée des travaux de Jocelyn Maclure, professeur de philosophie à l’Université Laval — que les chercheurs ont étayée dans un autre article, intitulé « Strange Bedfellows ? Attitudes toward Minority and Majority Religious Symbols in the Public Sphere », publié dans la revue Politics and Religion en 2018.

Une coalition contre nature dont le point de rupture se situe au niveau de la place réservée au crucifix à l’Assemblée nationale. « On se disait que ceux qui étaient pour la charte et pour le retrait du crucifix à l’Assemblée nationale (« liberal nationalists ») ne le faisaient pas pour les mêmes raisons que ceux qui étaient pour la charte, mais contre le retrait du crucifix (« conservative nationalists ») », explique Luc Turgeon.

Incidemment, les travaux des chercheurs ont permis de démontrer que les Québécois qui se sont prononcés en faveur de la charte, mais contre le retrait du crucifix avaient des attitudes plus négatives envers les minorités et l’immigration et avaient un sentiment de menace culturelle plus fort que ceux qui étaient contre la Charte.

« Mais ceux qui étaient pour la charte et pour le retrait du crucifix n’avaient pas une attitude plus négative par rapport aux minorités culturelles et aux gens issus de l’immigration. Ce sont des gens qui, du point de vue du libéralisme social, sont plus progressistes que les gens qui étaient contre la charte », remarque Luc Turgeon.

Alors que le débat sur le port de signes religieux est sur le point de rejaillir à l’Assemblée nationale, la question du crucifix risque encore de soulever les passions.

« Si l’opinion publique n’a pas changé par rapport à ce qu’elle était en 2014, ce sera un grand défi pour le gouvernement caquiste de régler la question du crucifix, relève Antoine Bilodeau. C’est un enjeu au potentiel de division énorme, en raison de sa sensibilité, mais aussi parce qu’il définit la ligne de démarcation, presque à parts égales, entre les deux groupes qui forment cette coalition. »
23 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 26 janvier 2019 06 h 59

    Bof !

    « Dialogue de sourds sur la laïcité » (Titre d’Article, Le Devoir)

    De ce « Dialogue » entre « sourds », jasons un peu :

    Si le Québec était un État souverain, ce genre de « Dialogue » n’existerait même pas !

    Bof ! - 26 jan 2019 -

    • Claude Bariteau - Abonné 26 janvier 2019 09 h 40

      Et rebof.

      La présentation des analyses d'universitaires de Montréal, Ottawa et Edimbourg révèle des vues opposées entre les résidents du Québec et ceux hors Québec définis en deux communautés (?).

      Au Québec, ces analystes notent deux sous-groupes valorisant la laïcité qui s’inspirent de l’approche française mais divergent sur l’affichage de signes religieux historiques dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.

      Cet écart s’explique par les assises françaises et religieuses ayant la « Colonie du Canada », le recours au clergé catholique pour encadrer les ressortissants français après la conquête de 163 de territoires français par la Grance-Bretagne et le renforcement de l’État du Québec lors de la Révolution tranquille.

      Avec ce renforcement, ces sous-groupes expriment une vue d’un État et de règles sans lien avec la religion et une autre rappelant des marqueurs qui ont qualifié un temps le Québec.

      Cette divergence n’a rien d’insoluble. Le rappel du passé peut se manifester autrement qu’avec un crucifix à l’Assemblée nationale. Il en est de même de signes témoignant de la sujétion du pouvoir politique du Québec au cadre britannique devenu canadien.

      Demeurent plus révélateurs à mes yeux les écarts de vues entre les habitants du Québec et ceux hors Québec sur le port de signes religieux. Sur ce point, les constats signalés sont moins bien campés dans l’histoire.

      Les Canadiens hors Québec ont un État indépendant et souverain. Ce n’est pas le cas des habitants du Québec même si plusieurs ont cherché à en instituer un État différent de celui du Canada.

      Aussi l’enjeu de l’expression de la laïcité au sein des institutions de l’État déborde la laïcité-neutralité des personnes en autorité. Il concerne plutôt l‘autorité de l’État du Québec sur son territoire, une autorité qu'il revient à ses habitants d'instituer et de réguler.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 26 janvier 2019 10 h 23

      Grands mercis pouyr ce "rebof" !

      Cé "cut" ! - 26 jan 2019 -

    • Nadia Alexan - Abonnée 26 janvier 2019 11 h 16

      Enfin, une fois pour toutes, cette étude révèle que l'accusation de racisme, d'intolérance et de xénophobie lancée gratuitement aux Québécois qui rejettent les signes religieux ostentatoires au seine de la fonction publique et de ses agents ne tient plus. Au contraire, selon l'étude, ceux qui appuyaient la Charte des valeurs: «sont des gens qui, du point de vue du libéralisme social, sont plus progressistes que les gens qui étaient contre la charte », remarque Luc Turgeon.

  • Bernard Terreault - Abonné 26 janvier 2019 07 h 02

    Autre facteur

    Les Québécois francophones ont aussi plus qu'ailleurs senti le poids de l'Église, ce qui y a laissé une hostilité à la religion plus marquée chez sa population ''libérale'' au sens où l'entendent les auteurs, et qui est le sens anglais du mot. En français on dirait plutôt ''progressiste'', le libéralisme référant plutôt à une idéologie économique -- à distinguer aussi de l'appui au parti politique qui s'est affublé de ce nom.

    • Diane Boissinot - Abonnée 26 janvier 2019 12 h 25

      Exact, monsieur Terreault. Dans tout débat ou tout sondage, le sens que l'on donne aux mots doit être clairement établi au départ. Sinon, c'est la cacophonie et le dialogue de sourd assuré. Parfois même le dérapage assuré. Tout au long de cet article je n'ai pas cessé de me demander de quel «libéralisme» parlait-on. Un sain débat sur la laïcité exige beaucoup d'encadrement et de rigueur. Je me demande comment les sondages en ligne peuvent garantir cette rigueur et cet encadrement. La question est plus brulante encore lorsqu'on considère le taux élevé de personnes qui sont incapables de comprendre le sens d'un texte écrit ou de compléter correctement un formulaire.

  • André Joyal - Inscrit 26 janvier 2019 07 h 30

    Appel à nos «amis» de QS

    Comme QS ne confond pas religion et race, je fais appel aux explications de s s membres et à leurs sympathisants, car ce texte n'explique rien, surtout quand on lit:
    « Ce qui explique au bout du compte cette différence, c’est le fait qu’être socialement libéral au Québec et dans le reste du Canada a des effets opposés », poursuit Luc Turgeon, professeur de science politique à l’Université d’Ottawa.»
    Le fait que notre libéralisme s'inspirerait des Lumières, comme explication, ne suffit pas. Allez! on débat! Nous avons tout le W.E. C'est reparti mon kiki!

    • Marc Therrien - Abonné 26 janvier 2019 09 h 59

      Et selon vous, ce débat peut-il se faire autrement qu’entre l’esprit français républicain qui valorise la subordination au bien commun des intérêts individuels et l’esprit libéral anglosaxon qui valorise les droits et libertés individuelles par-dessus tout, au point que ces plus fervents défenseurs invoquent que «there is no such thing as society»? Qui pourra faire la synthèse qui pourra unir ces visions du monde pour en dépasser les oppositions de façon à clore le débat pour nous amener ailleurs?

      Marc Therrien

    • Christian Roy - Abonné 26 janvier 2019 20 h 41

      M. Therrien, je trouve intéressante votre interprétation de la situation. D'où la querelle.

      Cela correspond je crois au premier paragraphe du texte que nous commentons.
      "Au Québec, un citoyen qui défend des valeurs sociales libérales est plus prompt à appuyer des restrictions au port de signes religieux. Dans le reste du Canada, un citoyen qui défend ces mêmes valeurs est plus susceptible de s’opposer à toute restriction touchant le port de symboles religieux."

      Je me demande également qui pourra faire la synthèse pour éventuellement nous amener ailleurs ?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 27 janvier 2019 09 h 21

      En fait, ces deux traditions sont loin de ne s'entrechoquer qu'au Québec et il sera intéressant de voir comment la pièce va se jouer sur notre petite scène politique. Fort improbable que nous puissions résoudre leur opposition autrement par une sorte de compromis dont la valejur pourrait paraître atténués parce que chacun y trouvera de quoi rester campé sur ses positions... mais c'est en cela que résidera son plus grand mérite. Au grand dam de ceux qui n'aiment pas qu'on brasse tant les idées, la loi à venir ce fera qu'alimenter le débat pour d'autres péripéties encore.

  • Christian A. Comeau - Abonné 26 janvier 2019 07 h 48

    A Tale of Two Liberalisms ? Attitudes toward Minority Religious Symbols in Quebec and Canada

    Le texte sur lequel s'appui set excellent article est disponible gratuitement en ligne via l'Université d'Édimbourg. PDF en anglais.

    https://www.research.ed.ac.uk/portal/files/78301111/Turgeon_Etal_CJPS_2018_ATaleOfTwoLiberalisms.pdf

    • Simon Pelchat - Abonné 26 janvier 2019 10 h 12

      Merci M. Comeau de nous donner cette information

  • Jean-François Trottier - Abonné 26 janvier 2019 09 h 16

    Question d'histoire entre autres

    Les histoires du Canada diffèrent fondamentalement selon la langue maternelle, celle dans laquelle on a appris les bases de notre existence sociale.

    Le ROC n'a pas subi le carcan d'une religion, il l'a imposé aux autres. Les pasteurs protestants ont donné un appui sans mélange aux interventions armées, et de l'aide au parcage dans les réserves puis à l'aculturation de tout ce qui ne parlait pas anglais. Oui, tout.
    Ceux qui ont subi le pire sont les Amérindiens et les Métis en termes de barbarie primaire.
    De leur côté les francophones ont subi un paupérisme prémédité, une éducation moins que minimale et l'impossibilité d'améliorer leur sort. En ceci le gouvernement a reçu un appui moral fort de la part des pasteurs et s'est trouvé un allié actif dans l'Église Catholique.

    Pourquoi le ROC serait contre la religion ? Hé! La religion est "pacificatrice" et "civilisatrice". ioupi.

    Il suffit de se remémorer comment les francophones sont dépeints dans le très subventionné "A story of us", mi-sauvages, barbares, esclaves de leurs pulsions et sans le moindre sentiment "élevé", pour saisir une partie essentielle du mythe fondateur Canadian. We civilized those barbarians and we still do.
    Le ROC balance entre une seule religion et plusieurs, mais rien d'autre. Considérons la puissance du Bible Belt dans le ROC... Oui, j'ai peur.

    Les Québécois, qui ont fini de se pelotonner sur les parvis d'église pour avoir un minimum d'information, ont compris dans leur chair le prix à payer quand on laisse aux morales éthérées la moindre parcelle de pouvoir. La religion (je ne parle pas de foi) est par définition une déclaration qu'une volonté supérieure transcende les gouvernements et les lois.

    Je constate comment nos opposants à la réglementation, imprégnés de cette vision colonisatrice du ROC, martèlent que refuser UNE religion (choisie pour son apparence de victime) est forcément être contre la diversité.
    Au nom d'une morale très éthérée.

    • Jacques Gagnon - Inscrit 26 janvier 2019 14 h 53

      Tout à fait cela. Ce qui m'irrite, c'est cette référence aux lumières des Français, comme quoi notre état voudrait imposer des valeurs. Mais qui sont les auteurs ? Cela dit tout. Dans ce genre d'étude, il y a toujours une intention au départ, nous ne sommes pas dans le science ici. Les religions sont des cancers de la société et ont conduit à tous les conflits qui sévissent sur terre. La religion consiste au contraire à vouloir imposer ses valeurs. Comme Woody Allen, je n'entrerais pas dans un groupe qui veut de moi.