Pourquoi autant d’édifices patrimoniaux sont-ils malmenés?

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La maison Joseph Petit, dit Beauchemin, située à Varennes, est laissée à l’abandon depuis plusieurs décennies malgré son classement par Québec en 1984. Le bâtiment a été la proie des flammes en 2005.

La démolition inopinée de la maison Boileau, en novembre dernier, a donné lieu à une prise de conscience sur l’importance de préserver le patrimoine. Tandis que la vieille demeure croulait sous le pic des démolisseurs, on se rendait soudain mieux compte que, partout au Québec, de nombreux bâtiments historiques se dégradent dans une quasi-indifférence. Certains d’entre eux sont même classés au plus haut degré par l’État. D’autres relèvent de la responsabilité des municipalités. Qu’est-ce qui fait défaut dans la législation actuelle et dans la conscience sociale pour qu’autant d’édifices patrimoniaux soient malmenés ?

Les bâtiments sont souvent les victimes de valses administratives. En 2014 par exemple, l’administration de la mairesse Nathalie Simon, à Châteauguay, fait l’acquisition de la maison Moïse-Prégent. Construite en 1763, elle est une des plus vieilles de la région.

Au journal local, la mairesse Simon expliquait alors que « les villes qui ont misé sur la mise en valeur de leurs atouts patrimoniaux et la revitalisation de leurs vieux villages ont bénéficié de retombées économiques ».

Mais quatre ans plus tard, la maison ne fait plus partie des plans de la nouvelle administration dirigée par le maire Pierre-Paul Routhier. La directrice des communications de la Ville, Marie-Claude Tremblay, explique au Devoir qu’un appel de projets pour la maison n’a suscité aucune réponse. De plus, dit-elle, un rapport indique que « c’est très pourri » et que la maison n’est bonne qu’à être démolie.

D’une municipalité à l’autre, les cas sont nombreux où une administration décide de renverser les efforts de préservation amorcés par ses prédécesseurs. À Saguenay, la citation accordée à l’église blanche de Notre-Dame-de-Fatima en 2006 a été retirée en 2014 pour permettre sa démolition.

Pérenniser la protection

Historien de l’architecture, le professeur Luc Noppen, de l’UQAM, montre du doigt le manque de compétence des élus en la matière. « Nos élus adoptent un point de vue essentialiste. Ils se disent : “Si c’était patrimonial, on le saurait. Donc ça ne l’est pas. Et on peut en conséquence démolir.” »

Au moins le cas du dérapage de la municipalité de Chambly dans la destruction de la maison du notaire et patriote Boileau aura eu un effet pédagogique, croit-il. « Tout le monde voit ce qu’il ne faut pas faire… »

Selon lui, le ministère de la Culture doit travailler avec le ministre des Affaires municipales afin que des situations pareilles ne se reproduisent plus. « Il faut rendre permanentes les décisions de classement et les citations pour que les municipalités ne puissent plus facilement, comme on le voit, citer un bâtiment pour sa protection et changer d’idée quelque temps plus tard pour s’autoriser à le démolir. »

Nombre de presbytères ont un temps été transformés en centres pour personnes âgées. Mais à la suite d’un drame comme celui de L’Isle-Verte, plutôt que de trouver des moyens de restaurer ces maisons ou des vieux couvents de façon sécuritaire pour en faire des CHSLD, on les a condamnés d’un trait de stylo. « Il aurait été plus simple de trouver des mesures pour les adapter. Tout ça est désormais vacant alors que ça pourrait être habité », note M. Noppen.

En ce domaine du recyclage des vieux bâtiments, le ministère de la Culture « pourrait être plus proactif », constate Luc Noppen. « Le problème, c’est qu’il gère aussi des programmes de subventions : s’il appuie un groupe ou une municipalité, comment pourrait-il ensuite refuser des fonds » à un autre ?

Des éléments de réponse aux problèmes de l’heure en matière de patrimoine se trouvent selon lui dans le rapport Corbo-Courchesne, lequel a été tabletté par le gouvernement Couillard. Ce rapport proposait, entre autres choses, la mise sur pied d’un comité consultatif compétent et indépendant.

Coeur du village

Les municipalités ont hérité d’une part du fardeau en matière de patrimoine. Des quelque 1100 municipalités du Québec, plus de 700 comptent moins de 2000 habitants, observe Jacques Demers, président de la Fédération québécoise des municipalités. « On a des choix à faire. On parle de municipalités qui ont des budgets d’un à trois millions de dollars. Et plus de 50 % de ces budgets sont consacrés au déneigement et aux services de sécurité. Il reste très peu d’argent. »

À Duhamel, une maison datant du XIXe siècle et située au 1874 de la rue Principale sera démolie sous peu. Acquise il y a six ans par un homme d’affaires qui voulait l’utiliser à des fins commerciales, la maison est finalement demeurée vacante. Des dégâts d’eau l’ont fortement endommagée.

Baptisé « Le Karisa », du nom du restaurant qu’il abritait jusqu’en 2012, le bâtiment n’est pas exceptionnel. Au fil des décennies, il a d’ailleurs subi des modifications plus ou moins soignées. Il n’est pas cité ni classé, mais il n’en représente pas moins « le coeur du village », selon le maire de la municipalité, David Pharand.

La Ville a tenté à deux reprises d’acquérir l’immeuble, sans toutefois réussir à s’entendre avec le propriétaire. Le maire s’en désole, mais admet que l’état d’abandon de l’immeuble commençait à peser lourd.

Exproprier l’immeuble ? « Une municipalité de 415 citoyens n’aurait pas été derrière un projet d’expropriation qui nécessitait, non seulement [des fonds pour couvrir] les coûts de l’expropriation, mais aussi [des fonds pour] ceux de la reconstruction, parce que le bâtiment aurait eu besoin d’amour. La somme des deux était pour nous inacceptable. »

Jacques Demers, lui-même maire de Sainte-Catherine-de-Hatley en Estrie, croit qu’il faudra faire des choix, car tous les bâtiments patrimoniaux ne pourront être protégés compte tenu des enjeux financiers. « On va en échapper des morceaux si on n’identifie pas, de façon collective, ce qu’on veut réellement garder. Sinon, chaque fois qu’il va y avoir un événement, il va y avoir un tollé. »

Aussi, insiste-t-il, les municipalités auront besoin du gouvernement pour mieux protéger le patrimoine présent sur leur territoire. « Il faut se faire accompagner. On n’est pas des experts du patrimoine », fait-il remarquer.

Les élus sont de plus en plus nombreux à être sensibilisés au patrimoine. Mais dans une certaine mesure, ils devront faire abstraction de l’obsession des coûts pour s’attarder à la valeur que la collectivité accorde aux biens patrimoniaux, souligne-t-il. « Si on fait l’analyse sur la base de chiffres, on va toujours dire que ça coûte moins cher de démolir un bâtiment historique. »

Intégrer et encadrer

Un des problèmes, signale Yves Bergeron, directeur de l’Institut du patrimoine de l’UQAM, c’est qu’à l’heure actuelle, la loi repose sur le « bon vouloir des propriétaires ». Ainsi, le droit de propriété prime, selon un vieux concept libéral qui s’arrime mal avec l’idée que, dans certains cas, il est mis en balance par un droit collectif, celui du patrimoine. « Le propriétaire d’un bâtiment patrimonial n’en est pas tout à fait le seul propriétaire. Cela vient avec une responsabilité collective. On le sait en l’achetant », dit-il.

Québec devrait modifier la Loi sur le patrimoine culturel pour que les municipalités puissent obliger les particuliers à entretenir les demeures. Le ministère de la Culture pourrait aussi développer, en collaboration avec les municipalités, des outils pour qu’une meilleure prise en charge locale du patrimoine voie le jour, avance Yves Bergeron. « Les citoyens doivent être encouragés à se regrouper pour travailler à des projets de mise en valeur. La dynamique citoyenne est essentielle. Nos élus sont souvent des morons. Il faut savoir leur opposer des contrepoids », renchérit Luc Noppen. S’il y a beaucoup de ratés pour l’instant, on pourrait aussi « citer beaucoup de cas de réussite », souligne-t-il, estimant toutefois que beaucoup de travail reste à faire.

Le problème de manque d’entretien est généralisé au Québec, reconnaît de son côté Dinu Bumbaru, responsable des politiques à Héritage Montréal. « La réforme de la Loi sur le patrimoine culturel de 2012 avait suscité beaucoup d’espoir. Elle a donné un peu plus de [pouvoir] pour s’occuper de cas individuels avec des mauvais propriétaires, mais très peu de moyens pour empêcher le déclin d’un patrimoine global », dit-il.

Québec devrait se doter d’une politique du patrimoine et d’un inspecteur du patrimoine, estime M. Bumbaru. Les outils de contrôle et de sanctions doivent aussi être plus performants, mais surtout, le gouvernement doit développer un volet « incitation et soutien » afin d’épauler les propriétaires privés, dit-il. « Le gouvernement ne peut pas seulement montrer du doigt les propriétaires quand lui-même ne donne pas un très bon exemple », ajoute-t-il en citant comme exemples les écoles en décrépitude et les ponts en mauvais état.

L’association des Amis et propriétaires de maisons anciennes du Québec réclame en vain depuis des années la création d’un programme de crédits d’impôt pour les propriétaires de bâtiments historiques qui restaurent leur bien. « Quand il le fait, le propriétaire rend un service à la société, pas seulement à lui-même », estime Louis Patenaude, président de l’APMAQ. Mais au-delà des lois et des règlements, ce qui compte à ses yeux, c’est la « culture patrimoniale » qu’il faut instaurer dans la société québécoise.

Une autre grande lacune au Québec en matière de patrimoine, c’est que l’État fonctionne en vase clos avec ses différents ministères, avance Luc Noppen. « Il faut imposer le patrimoine à l’ordre du jour commun de tous les ministères. Combien de bâtiments le ministère des Transports a-t-il démoli parce qu’ils étaient jugés dans le chemin ? Combien d’immeubles le ministère de la Santé aurait-il pu occuper si les ministères étaient mieux coordonnés entre eux ? Il y a beaucoup de travail à faire encore pour faire comprendre à toutes les instances l’importance du patrimoine bâti. »

Des engagements

À peine arrivée en poste à l’automne, la nouvelle ministre de la Culture, Nathalie Roy, a dû se saisir du dossier chaud du patrimoine. La ministre a proposé de dresser, avec les municipalités, un répertoire des biens patrimoniaux à risque. La ministre entend aussi revoir la question d’obligation d’entretien par les propriétaires.

« Pour nous, une chose est claire : nous devons agir collectivement pour la préservation des édifices patrimoniaux du Québec et pour prévenir les cas de négligence », dit son attachée de presse, Brigitte Roussy. « Nous devons impérativement démontrer que toute la question du droit de propriété ne doit pas être incompatible avec les impératifs de protection du patrimoine. À cet égard, l’exemplarité de l’État passe aussi par les municipalités. »

Le gouvernement Legault compte aussi analyser les recommandations du rapport Corbo-Courchesne et discuter avec ses auteurs pour statuer des suites à lui donner.

La nouvelle ministre assure que le gouvernement « veut agir et non réagir ». « Nous le faisons pour que des cas malheureux comme celui de la maison Boileau, notamment, ne se reproduisent pas », souligne son attachée de presse.

6 commentaires

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  • Claude Ferland - Abonné 19 janvier 2019 08 h 29

    Une culture en démolition

    Un peuple qui n'intègre pas suffisamment son histoire à sa vie présente (nous vivons à l'américaine sauf quelques jours par année), va forcément laisser partir son patrimoine. Ses gouvernements auront alors des comportements conséquents avec ce vide culturel. Il y a un cercle vicieux ici: peuple de peu de "souvenance active", élus de peu de compétence, budgets insuffisants, etc.

    Je participais (plus maintenent) à une page de groupe FB où les membres mettent des photos "jolies" de vieilles maisons, ou alors des photos "tristes" de bâtiments démolis. Mais tout ça ne dépasse guère le voyeurisme.

    Nos sociétés de patrimoine/histoire et les organismes satellites manquent souvent de dynamisme (pas toutes heureusement). Par ailleurs, la Fédération des Sociétés d'Histoire fait des efforts louables.

    Heureusement, Le Devoir fait un bon travail en matière de patrimoine. Cet article en témoigne bien.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 19 janvier 2019 10 h 33

    « protéger le patrimoine présent sur leur territoire » (Jacques Demers, maire de Sainte-Catherine-de-Hatley)

    Le patrimoine présent représente le passé. Par définition, le passé est toujours révolu, alors pourquoi diable faudrait-il se soucier de ce qui est périmé?

    J'ignore ce qui suscite autant d'engouement pour ces taudis qui tombent en ruine, mais faudrait songer qu'avec le temps y va toujours y avoir des bâtiments historiques, par exemple dans cent ans les bungalows en déclin de vinyle vont être patrimoniaux.

    Quant on veut voir des vieilles affaires, on va en France. Ici, c'est le Nouveau-Monde, alors c'est normal que l'on y fasse table rase du passé.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 19 janvier 2019 11 h 19

    Erratum, pour cause de berlue (cf. § 3. de ma précédente)

    Il faudrait plutôt y lire : « Quand on veut voir (...) »

  • François Beaulé - Abonné 20 janvier 2019 11 h 38

    Une habitation doit être habitée

    Un bâtiment destiné à être habité, construit à cette fin, devrait obligatoirement être habité. Si le propriétaire de cette habitation ne l'habite pas lui-même, il devrait le louer ou le vendre à quelqu'un qui l'habitera. Voilà l'élément fondamental qui manque dans les politiques de conservation du patrimoine bâti. Évidemment les bâtiments doivent être entretenus pour conserver ou retrouver leur salubrité.

    En pratique les municipalités devraient donc être capables d'établir qui habite chacune des habitations sur son territoire. Des taxes municipales spéciales devraient s'appliquer sur les bâtiments inoccupés pendant plus d'un an. Si la période d'inoccupation se prolonge, une municipalité devrait pouvoir s'approprier le bien comme dans le cas de taxes impayées.

  • François Beaulé - Abonné 20 janvier 2019 11 h 58

    Un cas de gaspillage éhonté

    Peut-être n'avait-il pas de valeur patrimoniale. Mais ce gros édifice était solide et en bon état. Et très habité. Il s'agit de l'hôpital Saint-Luc au centre-ville de Montréal. Je n'ai entendu personne prendre sa défense quand, il y a quelques années, sa destruction a été planifiée.

    Au départ, le choix de l'emplacement du CHUM avait été motivé en autre parce qu'on se demandait se que l'on ferait avec l'ancien hôpital. On craignait que son abandon laisse un grand vide au centre-ville. Le projet initial du CHUM au centre-ville prévoyait la conservation du bâtiment Saint-Luc. Puis, certains ont critiqué le fait que des chambres dans l'ancien bâtiment seraient occupées par plus d'un malade à la fois, contrairement aux nouvelles constructions. Le PPP menaçait aussi de ne pas garantir l'entretien de l'ancien bâtiment. Le gouvernement a donc alors décidé de détruire l'hôpital Saint-Luc... Et personne n'a protesté ! Si cette destruction avait été prévue dès le début du processus de recherche du meilleur site pour le nouveau CHUM, un autre site aurait pu être choisi. La tournure des décisions et des événements démontre à quel point la conservation des bâtiments, incluant ceux qui sont solides et en bon état, n'a pas de valeur réelle au Québec. Le gouvernement, dans le cas de l'hôpital Saint-Luc, l'a démontré plus que n'importe qui.